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20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 00:52

Lieu : Corée du Sud

Lever du soleil : 5:24 | Coucher du soleil : 19:52

Décalage horaire : -13 heures

Météo : +-26° Celcius, orages

Latitude : 37.532600 | Longitude : 127.024612

Musique : Yiruma & Henry

Un Verre au Comptoir : une bouteille de soju

 

 

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« J’ignore pourquoi cette femme pleure. Ni pourquoi elle dévore mon visage du regard. Ni même pourquoi elle caresse mon poignet bandé de sa main tremblante. Mon poignet ne me fait pas mal. C’est mon cœur qui souffre. Quelque chose est bloquée au niveau de mon épigastre. Je ne sais pas ce que c’est. C’est toujours là. J’ai beau pousser un long soupir, ça ne me libère pas la poitrine. »

La nuit dernière j’ai fait un rêve. En pleine nuit, immobile et somnolente, j’ai ouvert le frigo et j’ai balancé aux poubelles toute trace de viande. Quelle pourriture ! L’homme qui partage ma vie tente de me convaincre - à moins qu’il ne tente de se convaincre lui-même - que le rêve que j’ai fait n’est qu’illusion… Qu’on me foute la paix avec ces diagnostics de schizophrénie, d’anorexie, de je ne sais quoi encore ! Ma nouvelle vie ce sont les algues, les feuilles de batavia, les pâtes de sojas, le kimch’i, les vermicelles aux légumes… je ne mange plus que des végétaux… Ma mère s’en est mêlée, quand j’étais hospitalisée, elle a tenté de me faire ingurgiter un liquide noir plutôt infect, mais il ne faut pas me prendre pour une folle, ce n’était rien de moins qu'un mélange dégoûtant fabriqué à partir d’une chèvre noire. La pauvre… j’entends la chèvre, non pas ma mère ! Enfin… je suis lasse de ma relation. Il n’y a jamais vraiment eu de passion entre mon mari et moi. Rien de festif, encore moins d’affectif. Depuis mon hospitalisation en psychiatrie, il me trouve même bizarre, mystérieuse, effrayante… Je m’en souviens comme si c’était hier, c’était un dimanche, un long dimanche sans fin. De ces jours hors du temps qui n’en finissent pas.

Un autre homme m’a fait renaître. Il a deviné et imaginé sur mon corps la naissance d’un arbre. De fleurs de toutes les couleurs. Et j’ai repris vie… mais pour combien de temps ?  

A la belle saison, des pétales de fleurs apparaissent. D'un blanc pur. Le vert du végétal se pare d'ombres blanches. Des feuilles d'abord, puis des bourgeons, avant la naissance fugace de ces fleurs, beautés éphémères qui parent son corps lui aussi pâle. Elle est nue, son corps blanc, ses seins à peine rose, sa toison noir s'ouvre comme une fleur. Je la regarde, hypnotisé par cette blancheur. D'un blanc silencieux, comme la neige qui tombe des étoiles, vole dans le ciel. D'un blanc pur, comme un amour intense, l'amour évident qui vrille l'âme, celui qui se passe de mots et se compose de regards et de silence. Elle se tourne vers l'évier, regarde les bols blancs qui traînent, quelques grains de riz blanc au fond. Je vois son ombre se déplacer lentement, comme un fantôme nu cherchant à s'éveiller vers cet autre monde, cette lumière blanche qui l'attire.

A la belle saison, le sol se recouvre de cette blancheur immaculée, celle des cristaux de neige qui floconnent dans la bise et le brouillard. Mon regard se porte au-delà de la fenêtre, la lune illumine le brouillard qui illumine la neige. Le réverbère, de sa lumière faiblarde, n'est là que pour allonger certaines ombres. D'ombres et de lumière, du noir au blanc, je me tourne vers la blancheur de ses fesses, l'ombre au creux de ses reins où j'imagine une goutte de bière blanche onduler entre ces rondeurs. Dehors la neige, tombe encore et encore, dans le silence de la nuit. De lourds flocons blancs en hiver qui contrastent avec la légèreté des pétales blanches des cerisiers qui s'envolent au printemps. Et elle, nue et blanche, pure et belle, qui s'enracine profondément dans mon âme.

Le passage des saisons sur le corps d’une femme, sur son corps à elle… accentue sa beauté. Il le raréfie, marqué par le sillage des jours sur la peau de son âme, puis l’épanouie, libéré de l’enclos du temps où il s’est façonné pour enfin s’offrir, corps floral dans toute sa pureté sauvage.

Au loin, la neige qui floconne le ciel de blancheur immaculée me renvoie à la pureté de son corps. On dirait des flocons de lumière qui s'échappent du ciel. J’en ai les larmes aux yeux. Je la revois dans le silence de mes rêves, allongée et nue, sous mon regard émue par tant de poésie. Autant de délicatesse et de fraîcheur ne peuvent que s'inscrire dans le grand secret des fleurs. Au-dessus de sa fesse gauche, l’objet de ma fascination, sa tâche mongolique. J’en rêve chaque jour, chaque nuit, à chaque souffle, je fantasme jusqu’à en perdre la raison, je suis fou d’elle. Son corps est un vaste univers, une œuvre d’art. J’y ai peint des boutons de fleurs rouges et pourpres qui se sont épanouis sur sa peau, de jolis pistils jaunes, des roses accouplées, des camélias imbriqués les uns dans les autres, pareils au jour où après l’amour, lorsque je me suis retiré d’elle, un liquide vert a jailli de son sexe divin. Tel un arbre naissant, son âme s’est envolée vers des lieux inconnus.

La neige s’étend à perte de vue. Les flocons dansent dans le ciel et je revois les ondulations de son corps végétal. Je désire la revoir, au lieu de quoi je ne répondrai plus qu’au silence de l’instant. Un silence éphémère pour un amour phénomène. Une nuée de lagopèdes à queue blanche poursuivent leur migration, la saison de l'amour. Un silence que perturbe à peine le croassement d'une grenouille surgit de nulle part, si ce n'est d'un marais salant. Ploc. La neige a fondu, les fleurs de cerisiers ont paré le ciel. Elle s'allonge, se roule, s'enroule, nue dans la verdure d'une pelouse. Son odeur devient celle de l'herbe coupée. Sous un soleil du Sud, des perles de sueur s'écoulent de ses aisselles, lentement, timidement, n'attendant que ma langue venue se rafraîchir de cette salinité érotique. Elle glisse sur sa peau, descend sur son ventre, entre en ses cuisses. Elle s'égare dans la volupté de sa toison noir, son sexe rosi par le plaisir. Blancheur du sel, sperme et lait de coco. Envie de sushis, lui dis-je. Elle se retourne, le visage blanc comme une boule de riz. Elle repense à cette tradition séculaire qui consiste à préparer des sushis de mère en fils. Une fête à ses yeux. Un feu d'artifice, jaillissement de rouge, de vert et d'or dans le ciel illuminé par une lune d'un blanc pur. Je la retourne, effet blue moon et pénètre son âme de mon obsession perverse.  

Mes rêves jaillissent de la nuit, tel un geyser en terre islandaise, une gerbe en pub irlandais ou le souffle d'une baleine dans le Saint-Laurent. L'écume blanche des vagues se fracasse sur le rivage, lèche mon esprit, caresse mon corps. Nue dans cet appartement froid, un silence de Schubert inonde la chambre, draps froissés de ce sperme bestial, de ce suc végétal. Je parcours le salon, m'engouffre dans la cuisine, me sert un verre de vin, rouge, blanc cassis. Je retourne au salon, le parfum enivrant du vin, illumine d'une bougie, colle mes seins contre la baie vitrée, le regard perdu vers un autre monde. Une perle de vin, coule de mes lèvres. Un dernier verre avant...  

« Il a écarté de ses deux mains ses cuisses dont l’élasticité lui disait qu’elle n’était pas endormie. Quand il l’a pénétrée, un liquide vert comme provenant d’une feuille écrasée a commencé à couler du sexe de la jeune femme. Une odeur d’herbe, à la fois agréable et âpre, rendait sa respiration difficile. Se retirant juste avant l’orgasme, il a découvert que son pénis était teinté de vert. Un jus frais, dont il était difficile de dire s’il venait d’elle ou de lui, avait colorié ses parties intimes jusqu’aux cuisses. »

 

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Nos lectures :

 

« Blanc (CLICKER) » - Han Kang

et

« La végétarienne » - Han Kang

 

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« Yiruma & Henry »

(Clicker pour entendre)

 

 

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Les Escales

Un trip littéraire composé à 4 majeurs

                                                                     

Merci BISON (CLICKER), je voudrais bien être un arbre! :D

MAGNIFIQUE livre!

 

Prochaine escale : Irlande

 

 

9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 01:58

Lieu : Russie (Oural)

Lever du soleil : 09:37 | Coucher du soleil : 17:46

Décalage horaire : +11 heures

Météo : -10° Celcius, nuageux

Latitude : 61,0137| Longitude : 99,1966

Musique : Tchaïkovski : Rêverie interrompue en fa mineur op. 40 n° 12 

Un Verre au Comptoir : Hydromel température pièce

 

 

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« Un pays en dehors de l’Histoire, le pesant héritage de Byzance, deux siècles de joug tatare, cinq siècles de servage, révolutions, Staline, East is East… »

Dans un pays lointain coule un long fleuve, un fleuve qui se nomme Amour où les âmes suivent le flot tranquille du clapotis de l’eau. Parfois sereines, parfois rugueuses, ses eaux lèchent le rivage de l’Amour. Et l’Amour, je connais un gars qui en parle très bien. Pas moi, je te rassure. Dans un coin de cette Sibérie, j’ai croisé ce gars aux yeux immensément clairs, Andreï Makine qui m’avait émerveillé lors d’une première rencontre, comme quand on croise le regard d’une femme sublime sur un quai de gare. Je m’étais donc mis en condition, chapka et caleçon en peau de rennes, vodka fraîche, température ambiante, Tchaïkovski sur la platine.

Puis je décidai de déambuler dans les rues de Moscou. Nous sommes le 24 mai 1941. Direction l’opéra, je vais assister au premier concert d’Alexeï Berg, jeune pianiste prodige. Mais le concert n’aura pas lieu… Il se jouera quelque part au milieu de l’Oural, issu d’une musique intérieure et nocturne, puis de rêves qui font place aux notes sur le clavier muet que seuls l’âme et le silence arriveront à percer dans la nuit. Dans le dernier wagon du train, témoins de cette nuitée hors du monde, sont avec lui, captifs de la tempête hivernale, d’autres voyageurs, plongés dans l’obscurité. Ils s’y trouvent depuis des jours, des semaines, qui sait. Condamné à la solitude et l’exil, Alexeï Berg brisera le silence. Avec ses partitions en tête et le coeur chargé d'émotions, il bouillonnera de l’énergie du survivant…    

« Une nuit ou deux. Ou un mois. Ou toute une année. Néant de neige. Plus vague qu’un nulle part. Une nuit sans fin. Une nuit rejetée sur le bas-côté du temps… »

Cette musique l'entraîne vers l'archipel d'une autre vie, de l'autre côté de la rive, au temps du fleuve Amour. La musique et l'amour, à eux deux, font danser les cygnes sur le lac Baïkal. Cygne noir, touche blanche, touche noire, cygne blanc. Les notes de ces amours sont à la fois brèves et éternelles, la musique de la vie. Andreï et Alexeï croisent leurs souvenirs, mélangent leurs passions, regardent ensemble la lune, bleue ou noire, lumineuse ou sombre. Un vent de glace se lève, les amours s'envolent comme la plume de ce cygne venue s'échouer avec tant de délicatesse au pied de ce type, solitaire, le regard vide, les yeux embués, qui écoutent au fond de son âme l'âme d'une femme aimée, un livre fermé de Makine sur ses genoux, une bouteille ouverte de Zubrowska dans les mains.    

L’espace est démesuré, 2225 millions de km² - à l’ouest, la plaine d’Europe orientale, à l’est, la plaine de Sibérie occidentale. L’odeur de la vodka épanche à la fois la solitude des âmes, à la fois la violence de la tempête. Les amours s'envolent, certes, mais elles ont la puissance d’éveiller les forces inassouvies de l’esprit, toutes formes de résistance intérieure, de résilience. Elles nous apprennent le rêve, les rencontres nocturnes, l’espoir de l’amour renouvelé.

La plume du cygne est délicatesse au cœur du tumulte. Et Alexeï Berg s’en caresse l’âme lorsque surgissent en lui, tel un coup de poignard, les réminiscences de la guerre : les cris, les pleurs, les bombardements, les piétinements dans les tranchées, ces masses informes de corps allongés, inertes. Dans l’archipel d’une autre vie, un pianiste nous raconte la musique de son existence. Une manière de survivre à la nuit sombre et glaciale de l’Oural. Un livre fermé de Makine sur ses genoux…        

 

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Nos lectures :

 

« Le Livre des Brèves Amours Éternelles  (CLICKER) » - Andreï Makine

et

« La Musique d'une Vie » - Andreï Makine

 

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« Rêverie interrompue en fa mineur op. 40 n° 12 » - Tchaïkovski

(Clicker pour entendre)

 

 

Les Escales

Un trip littéraire composé à 4 majeurs

 

Merci BISON (CLICKER), La musique d’une vie fut une gamme d’émotions sur les notes de mon cœur.

Magnifique…

 

Prochaine escale : Alaska

 

 

24 septembre 2019 2 24 /09 /septembre /2019 20:46

Lieu : Irlande

Lever du soleil : 7h10 | Coucher du soleil : 19h25

Décalage horaire : +5 heures

Météo : 17° C, pluie

Latitude : 53.349805 | Longitude : -6.260310

Musique : I still haven't found what I'm looking for - U2

Un Verre au Comptoir : Murphy's Draught, tablette de préférence 

 

 

 

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« Imaginer que l’on tombe de très haut. Sans affolement. Imaginer que l’on contemple la vue en tombant, pendant que le corps tournoie doucement dans l’air. On n’entend que le son de sa progression. Sa  propre progression. Imaginer que tomber de très haut est une progression. Une chose qui en vaut la peine. Même si ce n’est pas une chose à conseiller. On ne fait rien. On se contente de laisser faire. Imaginer le sol tout à coup, la détente. L’arrêt. »

Bam ! Je claque la porte. Une urgence sérieuse. Je descends en quatrième vitesse, les escaliers en bois craquent sous mon poids. Je m’essouffle, mais c’est le lot de toute urgence dans ce métier. Le ciel est noir, des tonneaux de nuages prêt à déverser ses hectolitres de pluie glacée. Peu importe, de toute façon, la pluie, une vieille habitude dans ces ruelles de Galway qui sentent aussi bon la pisse que la gerbe de Guinness. Mais je ne suis pas là pour jouer les touristes, je l’ai déjà dit, l’urgence urgente, comme lorsque ta vessie est pleine craquer et que devant le seul lampadaire de la rue une mémère fait pisser son clébard fripé. Les néons d’un bar ne prennent même plus la peine de clignoter, usés par le temps et le vent. Je m’engouffre, l’imperméable du privé trempé, le regard triste d’un chien mouillé, dans l’antre sombre. Je jette un regard, genre mauvais, au barman, un dénommé Rufus, qui m’apporte avec toute la nonchalance qui sied à un barman, ma pinte de Guinness tapissée de sa mousse crémeuse, et un shot de Jameson, pour réchauffer mes vieux os, fourbus par le temps, mouillé et séculaire. J’allais être en manque, un irlandais sans sa pinte manquerait cruellement de classe. L’urgence s’efface quand je trempe mes lèvres.

Hurlement du vent, les volets claquent. Claque la porte. La peur s’immisce tel un couteau affûté dans un morceau de chair. Le rythme cardiaque s’accélère, éclatement de verre, une femme se brise. Mille éclats dans la nuit noire. Elle entend ses mots, maux maudits qui déchirent le ciel. Elle reçoit ses coups, coups de poing lâches et méprisants. Une envie de vomir, la bile qui remonte à la surface, reflux de souvenirs haineux. Mauvaise pente. Et c’est l’exil...

Bourrasques de vent, longue route étroite. Grace accélère, à fond la caisse elle ne voit plus que le bout du tunnel, des éclats de lumière dans une vie qui renaît. C’est le choc, une odeur d’Irlande après des jours de pluie. Elle fuie Monaghan, parce qu’il faut fuir, surtout ne pas rester, les souvenirs sont trop lourds, aussi douloureux que l’homme qu’elle a laissé derrière elle, gisant sur le bitume. À défaut de pouvoir se noyer l’âme à la bonne vieille taverne chez Rufus, elle entre dans un pub irlandais, commande une pinte de Murphy Draught – le stock de Guinness ayant souffert du passage d’un Bison. Martin est là, ce fils avec qui elle partage de lourds secrets. Il faut du temps pour se ré apprivoiser et comprendre qu’il n’y aura que ce même temps pour accepter l’idée que les choses ont changées, que l’on a soi-même changé. Que le regard sur la vie n’est plus pareil, ni sur les autres ni même sur soi. Mais que l’ancrage qui résiste aux intempéries est fait de souvenirs communs et d’amour. Il faut du temps pour apprendre à revivre...

Le lieu, sous une pénombre à peine travaillée, devient un bouge de la solitude. Je me sens las, la bière à la main. Une musique au fond. A droite, les toilettes. A une table, le regard perdu, le rimmel coulé, une blonde devant sa bière brune. Le pub en milieu de matinée est le repaire des gens perdus. Pas de chaleur humaine, on y va pour sentir la solitude, celle du pauvre type alcoolique ou celle de la femme battue par son mari. Le rimmel qui coule n’est que le masque des larmes d’une vie. Je m’avance pour m’asseoir à sa table. Ma route dévie au dernier moment vers la porte de sortie. Pas d’humeur à l’accabler de la tristesse d’un type ruisselant de pluie et de dégoût. Les gens tristes ne se mêlent pas aux autres, la tristesse étant une maladie d’une contagion fulgurante. De toute façon, j’ai une autre affaire. Le genre d’affaire qui nécessite de me replonger dans un autre pub, encore plus vieux, encore plus sombre, encore plus triste, le genre à servir de la Guinness sans qu’on ait besoin de demander, parce que le barman connait son métier, ses remèdes contre la mélancolie d’un type comme moi. D’ailleurs, je ne me souviens même plus pourquoi j’ai été engagé. Retrouver un tueur ou une nana, l’assassin d’une nana ou son violeur, ou le mari de cette nana qui la prend pour un punching-ball et à qui je dois lui faire passer un message, du genre coup de batte dans les couilles, si tu me suis… Ou une mère qui pleure le suicide de sa fille qui ne s’est pas noyée « seule ». Sauf que je m’en fous un peu, je traine dans les pubs, toujours plus esseulés. D’ailleurs, je l’ai toujours dit, je ne suis pas Jack Taylor pour ses enquêtes, mais pour ses délires alcoolisés, ses vues solitaires dans les bouges de Galway, ses références littéraires, et surtout ses pintes de Guinness et de Murphy’s Draught qui coulent à flot, comme toute bonne littérature irlandaise.

Face au comptoir, il y a ce grand miroir que je ne peux regarder. Voir cette sombre face qui m’anime est d’un dégoût total. Même si par le truchement de ses reflets, je découvre cette brune, aussi brune que les parfums roux de l’Irlande. Elle est là, assise à la table voisine, l’air hagard, devant sa blonde. Dans la mousse de sa bière, elle voit défiler le temps comme autant de souvenirs douloureux, l’ivresse sans fin d’une âme meurtrie, partant à la recherche de soi-même. L’exil est fait d’embûches. Il faut s’efforcer sans cesse de ne regarder derrière faute de quoi nos pas s’affaiblissent, le rythme décélère et il ne reste plus, au fond du verre, qu’une seule goutte d’espoir. Alors garder le cap. Se dire que ce qui lie une mère à son fils ce sont les souvenirs communs et l’amour. En dépit de son mépris, à lui, de ses rejets, ses colères, ses incompréhensions. Avant tout, pardonner...

Sifflement du vent, mains glacées dans les eaux de l’hiver. Un enfant s’est noyé. Il est injuste de mourir à l’instant même où tes yeux croisent le regard des étoiles. Elles sont pourtant si lumineuses, elles auraient dû t’indiquer le chemin à prendre, ou celui à éviter. Entre collines et falaises, le clapotis de l’eau, les sons, les odeurs et les étés dans le lac. Le hurlement du vent qui fait claquer les volets... 

J’ai fui Monaghan avec Grace et je me suis surprise à emprunter les pas de son histoire. J’ai fui l’amour la vie avec Jack Taylor et je me suis noyé dans l’âme de la Guinness, sombrant dans la poussière de ma putain de vie.

 

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Nos lectures :

 

« Delirium tremens (clicker) » - Ken Bruen

et

« Mauvaise pente » - Keith Ridgway

 

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« I still haven't found what I'm looking for » - U2

 (Clicker pour entendre) 

 

 

Les Escales

Un trip littéraire composé à 4 majeurs

 

Merci BISON (clicker) de m’avoir fait découvrir ce roman aux effluves houblonnées de l'Irlande. Hey Rufus!?

C'est ma tournée!

 

Prochaine escale : Russie

 

 

10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 20:32

Lieu : New-York

Lever du soleil : 7h10 | Coucher du soleil : 16h29

Décalage horaire : aucun

Météo : 2° C

Latitude : 40.7808 | Longitude : -73.9772

Musique : Hymn to Freedom - Oscar Peterson

Un Verre au Comptoir : La Fin du Monde 

 

  

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Onze heures du soir, les néons clignotent sous une lune voilée. Des hôtels bon marché, des restaurants chinois qui ne semblent jamais fermés, des tripots de mauvais augures. En rouge flash, s'illumine devant moi le « Moon Palace », palais de mes rêveries d'antan. Brooklyn Avenue s'allonge comme l'ombre des putes sur le macadam chauffé par cet été indien, je promène mon regard perdu dans cet univers bouillonnant, guidé par « La musique du hasard » un livre en poche, un pavé aussi lourd qu'une caisse pleine de Bud même pas light. Le poids des mots pèse sur ma conscience, mais le plaisir de la rencontre sera au rendez-vous. J’attends donc Archibald Ferguson à la terrasse d'un café où les serveuses baladent leur cul en rollers en balançant leurs seins dans un chemisier dont l'attachement au dernier bouton défie toutes les lois de la physique, sublime époque, la déchéance du rock et le déhanché des serveuses. Mais quel Archie vais-je rencontrer ce soir ?

Moon Palace, aux petites heures du matin. Trop de whisky, surdose d’amphétamines qui me coule dans les veines. Fuck ! J’suis sur un méchant bad trip. Je n’arrive même plus à savoir si les néons clignotent sous la Blue Moon ou dans ma tête. Tempête de son et d’images, d’amour et de jazz. Parlant jazz, ça me rappelle un certain tavernier de la rue St-Antoine, Rufus le grand dont j’ai envie d’honorer la mémoire en mettant sur la platine un vinyle de Peterson, Hymn to Freedom... Je m’enfile un dernier verre, pourquoi pas, pour oublier, pour noyer l'ennui. J’ai rendez-vous avec Archie, mais quel Archie vais-je rencontrer ? À moins que ce ne soit Nelson… je n’entends que le poids des mots, Les Mots de Sartre. Où serait-ce ceux de l’amant, « Never come morning… » disait Algren. Années 40, la mère de l’existentialisme vient de débarquer à New York. Dans les bas-fonds de la ville et les planques à junkies, je croise son regard éteint. Beauvoir in love. Quand l’amour est tourmente…

« On ne naît pas femme, on le devient »

Simone de Beauvoir

 

Je n’ai jamais lu Sartre, pourtant la littérature française reste à l’honneur, même dans les tribunes d’un stade au milieu d’une horde de pères se levant en hurlant leur joie à leur progéniture : HOME RUN ! Archie vient à ma rencontre. Ou alors, est-ce Nelson ? Ils sont deux mais n'en font qu'un, ou deux, ou trois ou quatre. Quatre êtres, quatre destins. Mais finalement qu'est-ce que le destin ? Archie va mourir. Probablement au Viêt-Nam, ou plus drôlement écrasé par un Westfalia. A moins qu’il me survive... Qui sait dans quel monde d'Archie je (sur)vis ? Rufus me sert une autre bière avec Archie. A moins que cela soit un whisky avec le second Archie. Un Cuba Libre avec le troisième Archie. Je ne sais plus… 4 3 2... il me manque un verre, je sais encore compter. 1... avec le dernier Archie c'est le cocktail de ma vie, l’intraveineuse du plaisir, bière-rhum-whisky. Merci Rufus, tu es un ange. Ou un saint. Je suis sûr, en revanche, d'une chose. Quel que soit l’Archie auquel je fais face, il est toujours amoureux de la même femme, celle qui a une longue paire de jambes couleur caramel, et une crinière brune lapsang souchong, un parfum épicé qui pique mes sens. C'est une évidence, l'amour est au-dessus du destin, quoiqu'elle en pense. Le silence, il s'impose dans la vie d'Archibald, et la mienne. Devant la tristesse du verre vide, ou la solitude du verre esseulé sur le comptoir, je poursuis ma vie à la rencontre de Nelson. La radio diffuse un match de baseball, les Yankees de New-York. Je sors de la taverne de Rufus sans plus savoir qui je suis, ni dans quelle vie j'erre. Je ne suis sûr que d'une chose : quand je lève la tête, je vois les néons rouges du Moon Palace clignoter, je regarde la lune, blue moon, et personne ne pourra m'empêcher de penser à elle. La seule évidence de ma vie, le roman d’une vie.

« I don’t think anything’s true that doesn’t have poetry on it »

 

Nelson Algren

  

Au-dessus de ma tête plane une neige floconneuse d’un janvier new-yorkais. Elle s’échappe du ciel et tamise de blanc les néons rouges, Moon Palace, white snow… Une envie soudaine me prend de rendre hommage à l’errance des jours, à sa désinvolture, là où mes pensées vagabondent de rêves en silences, de douceurs en musiques. Je m’attable, me commande un verre. Et je l’observe, tout près de moi, cette femme radieuse, cette femme forte, libre, aimée, songeuse… Sur le papier des jours, elle dépose ses mémoires, les Mémoires d’une jeune fille rangée dont les années en sont venues à hanter les cauchemars. J’éprouve à son égard une compassion sans fin. Je crois deviner dans ses songes une communion d'esprits avec Sartre, quelque part à Paris. À moins que ce ne soit avec Nelson ou Archie. Qu’importe, les âmes finissent toujours par se croiser dans les méandres enfumés du Moon Palace. Le whisky me monte à la tête et je me dis qu’il serait peut-être temps de rentrer rejoindre Rufus. Je me laisse guider par la Lune Bleue des nuits noires. Je pense à la vie, un peu de la mienne, beaucoup de la leur. Les temps ont changés mais les tourments sont les mêmes au creux du regard de ceux qui les portent. Le sel reste sel sur la larme de l’œil. Et l’évasion est salutaire. Simone avait raison, « Le monde réel est un vrai foutoir »… !!!

« The end is nothing, the road is all »

 

Nelson Algren

 

 

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Nos lectures :

« 4321 » - Paul Auster (CLICKER POUR LIRE) 

et

« Beauvoir in Love » - Irène Frain

 

« Hymn to Freedom »

Oscar Peterson (Clicker pour entendre)

 

 

Les Escales,

un trip littéraire composé à 4 majeurs (CLICKER)

 

Merci BISON d'avoir partagé cette Fin du Monde à la taverne chez Rufus :-)  

 

Prochaine escale : L'Irlande

 

 

 

11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 23:14

Lieu : Patagonie Chilienne

Lever du soleil : 9h15 - Coucher du soleil : 18h03

Décalage horaire : + 1 heure

Météo : 4° ressentie 3°. Couvert. Faible pluie et neige mêlée

Latitude : -52.918628 | Longitude : -70.577160

Musique : Miles Davis (le choix de Rufus)

Un Verre au Comptoir, toujours le choix du tavernier : Pisco Sour (extra Pisco)

 

 

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« Les hauts sommets de la planète sont riches en légendes ; telles des gouttes perdues, elles voyagent sur les nuages, les glaciers, les filets d’eau ou de lumière qui s’infiltrent silencieusement dans les veines de la terre ; elles franchissent les océans et leurs reflets brillent comme autant de miroirs illusoires de la geste de l’homme ou des dieux. » 

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Des gueules burinées par le soleil du profond sud et le froid des grandeurs extrêmes. A son bord, un vieux capitaine, la barbe grisonnante, le regard toujours perdu dans ses souvenirs d’antan. Tel un vieux loup de mer, je l’imagine me racontant des histoires de pêches et de pirateries. Un regard qui se lit comme un livre ouvert, des chapitres de vie et de mort. Il m’a accepté à son bord pour que je témoigne de son histoire, l’histoire de la fougue de l’Océan qui n’a rien de Pacifique et de la Patagonie. Pendant ce temps-là, la mer se déchaîne contre la coquille métallique qui me sert d’abri sommaire et presque éphémère, déverse toute son impétueuse haine, une écume blanche au bord de ses lèvres comme la bave d’un chien enragé, contre ma misérable existence.   

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage un fracas de vagues – d’émotions fortes ou douces - houle dansante sur les falaises rongées par la mer. Des mille tempêtes au sommet du Cap Horn, des rafales de vent et de glace déséquilibrent le vol des caranchos. J’ai croisé ton capitaine, ce bon vieux loup de mer. Il m’a raconté l’histoire de Men Nar, la dernière Indienne Ona qui désormais ne quittera plus jamais mes pensées... Sa tribu venait d’être massacrée quand Esther et Riera le Pelé l’ont trouvée au pied d’une meule, une balle de Winchester plantée dans le talon. La jeune adolescente venait de parcourir quinze km de marche entre le cap Domingo et l’embouchure du fleuve. Les chasseurs d’Indiens l’avaient violée. Dans cet extrême austral du monde, la main de l’homme est aussi féroce que ses paysages laissent à rêver.

Quand les bateaux quittent vers le large, j’entends désormais dans leur sillage les échos de son cri perçant. J’entends la peur de ma jeune Indienne Ona... L’homme est l’animal le plus redoutable, de l’amour à la haine il n’y a parfois qu’une tempête qui sépare ces deux sentiments contradictoires, ou un naufrage. Trente-cinq jours sans voir la terre, pull rayé, mal rasé, cargo de nuit, la violence des âmes débarquent, assoiffées, avinées, pour se vider, change de port poupée.

Après trois jours et trois nuits, les déferlantes s’assagissent, l’horizon s’aplanit, le soleil refait surface d’outre-tombe. La mer change ses couleurs. Du noir profond, elle se projette bleu azur avant de virer au rouge carmin. Du rouge et du sang. Une nappe de sang et d’entrailles s’invite autour des bateaux. La chasse à la baleine est un honneur. Massacre à la tronçonneuse. Et aux harpons. L’odeur de chair et de graisse devient écœurante, je ne sens même plus le parfum iodé de la brise. J’ai envie de gerber, pas le roulis, pas la bouteille de whisky, juste cette vision d’horreur et de massacre. Sang rouge, sang bleu, la mer devient un océan rouge profond, d’un sombre aussi noir que l’âme de ces marins.

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Après trente-cinq jours sans voir la terre ferme, ils ont soif d’alcool, ils ont soif de sexe, d’amour, de chair. Le tavernier du coin en fait son affaire, entre deux airs de jazz - hey Rufus ! J’te prendrais bien une p’tite frette ! Il faut oublier l’odeur des baleines mortes, mais non pas leurs souffrances. Lorsque j’évoque le souvenir de mon Indienne Ona, Men Nar, « Ombre de sang », je me dis que la Terre est peuplée de gens qui font de la mémoire cette faculté qui oublie le mal que l’on a fait subir à son prochain. Avant que les massacres barbares ne commencent, elle parcourait librement la Terre de Feu, entre vagues de cristal et iceberg, savourant à la nuit tombée un ragoût de bandurria - de l’éléphant de mer. On raconte que dans cet univers teinté de légendes, Men Nar serait fille de guanaco, le lama blanc sauvage symbole de liberté : El Guanaco. Son peuple y était intimement lié avant de disparaître. Avant l’arrivée des fusils, de la barbarie, du mépris et de la haine des hommes. Et vous savez quoi ? Ça me donne envie de vomir de colère : fuck le blizzard ! Le blizzard patagonien des tempêtes de vent et de l’insouciance humaine.

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage non seulement un fracas de vagues, mais la mémoire de milliers d’innocents qui se heurte à ne sombrer sur les récifs de l’oubli. Si seulement j’avais pu m’asseoir avec ton bon vieux capitaine, un soir de lune bleue. J’aurais tellement aimé entendre, de sa voix, le cri solitaire des âmes emportées vers le large...

 

Nos lectures :

« Le Golfe des Peines » - Francisco Coloane (CLICKER) 

et

« El Guanaco » - Francisco Coloane

 

MILES DAVIS, le choix de Rufus (Clicker pour entendre)

 

 

Les Escales,

un trip littéraire composé à 4 majeurs

 

Merci BISON d'avoir fait voyager ce roman jusqu'à chez moi. J'te sers un p'tit Pisco Sour? 

 

Prochaine escale : New York

 

 

20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 21:45

Lieu : rue Tacuba, México

Lever du soleil : 7h03 - Coucher du soleil : 18h37

Décalage horaire : 1 heure

Météo : 23 degrés Celsius – partiellement couvert – humidex 31%  

Latitude : 19.4284700° | Longitude : -99.1276600°

Musique : Tino Contreras

Un Verre au Comptoir : Mezcal, un ver et quelques larves

 

 

****************************

 

 

« Les paroles d’un poème ne recommencent à être, parfaites ou imparfaites, que lorsqu’elles coulent de nouveau, c’est-à-dire lorsqu’elles sont dites – dichas. Dicha et des-dicha (heur et malheur : bénédiction et malédiction) : le poème que je suis en train de traduire s’intitule El Desdichado, mais l’original français ne contient pas ce fantôme verbal de la langue espagnole, dans laquelle dire consiste non seulement à rompre le silence mais à exorciser le mal. »

Une odeur de soufre, un parfum de chair putréfiée. Je n’ose pas rentrer dans la pièce. J’ai rêvé d’une détonation cette nuit. Il s’est fait sauter le caisson, pressentiment sauvage, le bison de la nuit me l’a murmuré à l’oreille, comme d’autres susurrent à l’oreille des chevaux ou d’une brune dans le coït bestial. Tu n’échapperas pas à cette voix, ni toi, ni moi, le bison rode, et tu vois cette mare de sang, le corps gluant et puant de ton ami gisant sur le lino virant du blanc-poussière au sombre-carmin. Sombre karma que cette nuit.

Une odeur de femme, un parfum de paso doble sous la moiteur des robes. Pedro Infante et le crescendo d’une nuit charnelle dans l’abandon des sens. J’ai rêvé au Mexique des années 30, aux bordels et sa désinvolture, mais aussi à l’envers de son histoire, à toute sa violence, de Pancho Villa à la guerre des Cristeros. Qu’est devenu ce temps ? Un naufrage, une cité abandonnée. Un Bison rode rue Tacuba, un soir de nuit bleue -  blue moon - n’ayant pas échappé à ce regard triste dans la vitrine. Elle semble lointaine, solitaire, visage impassible et énigmatique de la femme objet. Muse de chair ou carcasse sans âme ? Le Bison s’en saisit et la ramène chez lui. Dépouillée de ses vêtements, aussi nue que le ver au fond de sa Mezcal, le majeur en émoi. Doux karma que cette nuit.

« La violence de l'histoire du Mexique constitue un grand facteur de nivellement.
Celui qui se trouve un jour à la cime se réveille le lendemain,
si ce n'est dans l'abîme,
en tous cas dans la plaine :
le marais des classes moyennes
dont la majeure partie s'est formée à partir des déchus appauvris d'aristocraties éphémères. »

Chambre 803 d’un motel, un aparté dans cette nuit, réflexion profonde pensée nocturne, le ver était-il plongé vivant dans la bouteille de Mezcal. Une légende urbaine parle également de vers suicidaires. Ou est-ce le bison qui lui a soufflé les derniers instants de la vie d’un ver ? La bouteille à moitié vide en évidence entre les oreillers du lit, draps défaits odeurs de baise taches de sperme, il se réfugie dans les souvenirs. Cette femme, son ami ... et l’amour ... Un trio de possédés, plongés dans la mort et les souvenirs, un tatouage à l’encre bleue d’un bison une seule aiguille, leurs destins sont liés, même dans la mort. Aucun moyen d’échapper la nuit au Bison bleu.

Un appart miteux que partagent deux hommes, à défaut d’un motel room 69 ou d’une quelconque chambre qui dégage des odeurs de poésie et de rêve, d’innocence surtout, de folie peut-être. Plus qu’un aparté dans cette nuit, elle est là, immobile, muette, ensorcelante. Est-ce un mirage ou la Mezcal avec son ver, noyade par ordonnance dans les abysses de l’agave bleue, ou encore dans son flot de larves avoisinantes. J’ai cru l’entendre pousser un soupir, sous la perfection de ses traits. Provocante, vêtue d’un peignoir chinois telle une invitée d’honneur, sans dessous, un fantasme parmi tant d’autres que semblent partager Tonio, Bernardo et le Bison. La Misérable, Vénus callipyge aux fesses rondes ... un quatuor de possédés. Draps défaits et tâches de sperme, mais il n’y aura de cette femme que l’odeur du passé, une robe de mariée à l’ancienne et un voile recouvrant son visage, des souliers de satin. Offerte au regard des passants rue Tacuba. Je m’échappe à son histoire pour rejoindre un Bison sous la nuit bleue et boire une Mezcal au nom de l’amour, celui rêvé, celui des souvenirs ou encore des fantasmes. Blue moon, j'ai le cœur tropical des nuits de tempête.

Le souffle de la tempête fait soulever les détritus d’une terre généreuse en poussiéreuse et en désespoir. Des vies abandonnées de tout espoir qui se résument d’ailleurs à des traces de spermes entre les cuisses de la Vénus callipyge, et à quelques poussières. Poussières d’âme et de gerbe, sous la lune d’un bleu délavé. Mêlées au vent, des trompettes mariachis sonnent, à deux pas de là, la fiesta, à moins que cela ne soit le glas. Car il t’est impossible d’échapper à la mort, à la tristesse, à l’amour déchu, à la fin d’une escale à Mexico. Le bison de la nuit oscillera toujours sur ton corps et te rappellera ton ami mort, un trou de calibre .22 dans la caboche, ça reste toujours moche. Putain de vie. Putain de bison, l’ombre menaçante du bison bleu ...  

« La musique du boléro permettait à ces femmes rescapées de la campagne,
exploitées de nouveau par la ville,
d'exprimer leurs sentiments les plus intimes,
vulgaires sans doute mais réprimés. »

 

Nos lectures :

« Le bison de la nuit » - Guillermo Arriaga (Clicker) 

et

« La Desdichada » - Carlos Fuentes

 

Tino Contreras (CLICKER POUR ENTENDRE), musique des sens sous la nuit bleue

 

 

Les Escales,

un trip littéraire composé à 4 majeurs

 

Merci BISON d'avoir croqué avec moi dans le ver au fond de la Mezcal avant d’humer le parfum de paso doble sous la moiteur des robes. Blue Moon …

 

Prochaine escale : Patagonie

 

 

5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 01:00

Lieu : Tarmac de Port-au-Prince, Haïti

Lever du soleil : 6h08 - Coucher du soleil : 17h12

Décalage horaire : aucun

Météo : 31 degrés

Latitude : 18.594395 | Longitude : -72.307433

Musique : Buena Vista Social Club - Chan Chan

Un Verre au Comptoir : Barbancourt

 

 

**********************

 

 

« D’abord l’odeur. L’odeur du café des Palmes. Le meilleur café au monde, selon ma grand-mère. Da a passé toute sa vie à le boire. J’approche la tasse fumante de mon nez. Toute mon enfance me monte à la tête. Je jette trois goutes par terre pour saluer Da. »

Je débarque sur le tarmac de Port-au-Prince. Je croise un type, dans le genre souriant et avenant. Les dents blanches, fraicheur de vivre. Il respire la bonté, la bienveillance et l'humanité. Tout mon contraire. Je l'avais déjà aperçu bien des années avant à Petit-Goâve, sa terre natale. J’apprends que grand-mère Da est partie pour le « pays sans chapeau », il y a quatre ans - là-bas c’est le ciel, où repose son âme. Au cœur de ses souvenirs, les odeurs de café sont les mêmes. Quelques gouttes de Barbancourt dans sa tasse encore fumante est une réjouissance, jouissance en bouche, touche d’extase. Le café des Palmes est divin. Et la mémoire des sens ineffable, terre sauvage vers laquelle on revient sans cesse. Certes, l’errance est un rêve, elle nous emporte aussi loin de nos racines que les étoiles, mais au jour du réveil, nous savons que le pays d’une seule d’entre elle brillera à jamais d’une lueur unique. Au fil de ses déambulations, l’homme se dit qu’il n’avait pas réalisé à quel point ce « caillou entouré d’eau » lui avait manqué durant ces vingt dernières années, à quel point il avait marché à côté de sa vie.

« Ce n’est pas la même chose dans une autre langue, même si c’est le français, et surtout quand l’accent est différent. On n’est chez soi que dans sa langue maternelle et dans son accent. »

Je débarque sur le tarmac de Port-au-Prince et je croise ce type. Je suis profondément émue... Je voulais lui payer un verre, Sex’ on the Beach sur la plage de cocotiers, le rhum des îles est une escale, Sex’ appeal, coconut beach. En attendant le sourire de la serveuse noire, celle qui plait tant aux touristes avec ses seins pointus comme des ogives nucléaires, il me sert ses souvenirs, de la peur de la bombe atomique à son déracinement en terre blanche, Terre-Neuve, Sex’ on Montreal. Mon esprit redécolle aussi sec, ça le fait marrer, d’un sourire rayonnant il me confie ne pas baiser une blanche à sec. Un vieux haut-parleur crachote une musique.  

Des airs de jazz trottent dans sa tête, sa Remington ayant appartenu à Chester Himes sur les genoux, il tape frénétiquement les premières pages de son roman. L’histoire, si basique soit-elle, m’envoûte déjà : deux nègres, très spirituels qui lisent le Coran et les Boddhisattvas, passent leur temps dans une piaule minable, sombre et cafardée du quartier St-Louis, noire et cafardeux de Montréal, à écouter des disques de jazz et à baiser des femmes blanches. Ainsi soit-il, la spiritualité sent le musc sauvage, elle devient sexe. Un écrivain nègre et un bonze noir. Je me suis toujours attaché aux romans spirituels, avec ici cette pointe de déracinement.

« J’écris à ciel ouvert au milieu des arbres, des gens, des cris, des pleurs. »

J’ai bien cru d’ailleurs que j’allais me congeler la graine en atterrissant si au Nord moi qui avais prévu le minimum pour mon escale haïtienne. C’est sans compter sur la canicule de l’été indien ou la chaleur des filles de McGill, elles sont hot celles-là, même l’ivresse du grain de notre nègre ne les effraie pas. Je comprends mieux pourquoi la banquise fond toujours plus, le réchauffement climatique n’est pas un mythe, ni même la grosseur de son engin. Ce n’est pas qu’une question d’un majeur qui titille l’intimité de ces Miz mais celle d’un baobab noir qui pénètre le con d’une blanche et l’asperge de son sperme aussi blanc que nègre.

Autre temps, autre latitude, mais la graine bien au chaud et les majeurs frétillants sous le soleil des Caraïbes. Un détail peu anodin, croyez-moi, car il est impossible de s’imaginer à quel point ce bout de chair, toutes proportions gardées, peut se rendre vulnérable par moins trente. Ceci dit, après vingt ans d’exil, il se remet à peine de ses déboires sexuels avec les bombes de McGill, sans oublier ses soirées méditatives alliant à merveille l’ampleur du baobab à l’immaculé de la neige. Notre type revient ainsi vers ses odeurs de café. Parce que son grain est divin. Parce que sa graine est spirituelle. 

« Cette poussière, ces gens, la foule, le créole, les odeurs de friture, les mangues dans les arbres, le ciel bleu infini, les cris interminables, le soleil impitoyable, les femmes… »

Quand je débarque sur le tarmac de Port-au-Prince, je l’aperçois au loin, cet homme fier, dans le genre souriant et avenant. Tu sais, je trouve qu’il te ressemble, en quelque sorte, avec ses bouts de solitude et ses rêves sauvages. Sa vieille Remington ne l’a jamais quitté, ses airs de jazz non plus. Sous un manguier, il tape sur les touches de sa vie avec le sel des souvenirs et l’épice douceâtre de ses réminiscences. Il est venu nous parler d’Haïti. Et moi, affamée de son verbe, je croque dans le fruit mûr de ses mots. Les hommes d’un autre âge n’ont pas la même saveur. J’aime ce goût pimenté qu’ils me laissent en bouche...

D’autres airs de jazz trottent dans sa tête. C’est pour mieux affronter l’armée de zombis. Le dix-neuf septembre 1994, vingt mille soldats de l’armée américaine ont investi le nord d’Haïti. Telles d’autres zombies, les Miz s’investissent dans le lit de l’apprenti-écrivain, des bouteilles de vins se vident, Sonny Rollins remplit l’air fétide de cette piaule maculée de sueur mi-blanche mi-noire. Je crois que celui qui a connu la peur et redouté demain a ses raisons de craindre les bombes atomiques. Le déracinement est une forme de sevrage qui provoque l’effet de manque. Il est doux quand on se sent vulnérable de repenser à l’ami retrouvé. Et de songer à Antoinette, le pays rêvé. Lui se sèvre à la mamelle de ces nanas.

« Je reprends ma vie où je l’ai quittée. Je respire à pleins poumons. Libre dans la nuit port-au-princienne. »

Le parfum de la mangue mûre est resté sur son île. Ces filles de McGill, aussi blanches que du talc, sentent plus le baby powder que la sueur des tropiques. Accrochées au fantasme du plaisir caribéen, elles sont toutes amoureuses de Dany, de Dizzy et de sa trompette. Hé gus tu connais Charlie Mingus. Parker, j’le connais par cœur. Hé fils le dénommé Davis. Les standards de Duke Ellington, Oscar Peterson, Lionel Hampton, Scott Hamilton, je gicle sur son con, ça c’est pour la rime. Je transpire à grosses gouttes, suées aigres qui s’épanchent entre les seins parfumés d’une nana de McGill. J’aime toucher son cœur. Ça craque en moi, comme lorsqu’une branche de goyavier se fissure sous le poids de ses fruits mûrs.

Sur le tarmac j’ai croisé ce type, beau, grand, fier... échange de regards, de sourires. Dans ses yeux, cette étincelle. Je l’ai trouvé nostalgique. De vieux souvenirs sans doute, des parcelles de rêves qui vacillent entre Montréal et Port-au Prince, de Petit-Goâve à McGill. Va-et-vient de son cœur tropical, de son corps animal. Le temps file, un million de gens sont entassés au milieu des détritus, des cadavres d’animaux, de la sueur, de la pisse, des égouts. Au centre de ce ravage, la fleur d’oranger, une caresse du vent et la saveur des épices. Mais avant tout, l’odeur du café. Le bon vieux café des palmes que grand-mère Da aimait tant. De son « Pays sans chapeau », il suffit de fermer les yeux pour entendre l’écho éternel de sa voix. 

Un vieux vinyle posé sur la platine crache des airs de jazz. Je me lève, une envie soudaine de danser sous un manguier au clair de lune. D’autres airs, une autre musique. Envoûtée par les notes de Chan Chan, je t’invite à me rejoindre, Buena Vista Social Club baby, un homme rentre au pays, Miz Littérature revient ce soir. Pour faire la vaisselle, pour faire le ménage. Elle aime quand c’est net, c’est qu’elle a le cul aussi propre qu’une bourgeoise, sentir l’immaculé avant ma giclée. Elle me demande ce que je lis au lit. Parce qu’entre nous, il est aussi beaucoup question de littérature. Ma réponse l’éclaire : j’aime quand on me suce quand je lis Bukowski. Elle descend ma fermeture éclair. Avec Miller, j’aime humer la mousse d’une bière. Au tour d’Hemingway et elle me sert un whisky tourbé, odeur de fumée ou de café. Je ne sais pas à quel moment notre conversation a déviée sur Mishima... Mais il ne faut pas être gêné, Mishima nécessite un certain rituel. Comme le seppuku, il a ses codes et ses honneurs. Avec Mishima, la sodomie s’impose. Elle se retourne je pose mon livre sur son derrière, les reins légèrement cambrés, et la pénètre, façon d’honorer son cul, elle garde la tête fière, lisant la prose nippone, ressentant mon sabre la transpercer, de son cul à son âme, la plus belle des littératures.   

Mais je sens que mon âme dérive sur les écueils de la vie. Mon récit s’écrase sur ses récifs. Mon escale en terre haïtienne a tourné court, pris dans un tourbillon de chaleur, de sueur et de sperme qui colle les dernières pages de mon livre comme l’auteur qui a fini son roman sur une vieille Remington ayant appartenu à Chester Himes.

 

Nos lectures :

« Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » - Dany Laferrière 

et

« Pays sans chapeau » - Dany Laferrière

 

Et si on dansait sur

Chan Chan de Buena Vista Social Club (CLICKER POUR ENTENDRE)

 

 

Les Escales, 

un voyage littéraire composé à 4 majeurs.

Merci BISON d'avoir fait ce voyage haïtien avec moi, entre moiteur caribéenne et érotisme en terre québécoise :-) 

 

Prochaine escale : Mexique

 

 

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