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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 23:59

 

 

J.M. Coetzee m’a permis d’accompagner Michael K. en marchant sur les pas de son histoire. On le disait simple d’esprit, mais si vous voulez mon avis, il possédait une intelligence hautement supérieure à bien des êtres humains, celle des émotions. Elle l’aura menée à survivre en milieu hostile, égaré en plein cœur d’une zone de combat. Quand il habitait le Cap, en Afrique du Sud, il gagnait sa croûte en effectuant de menus travaux pour les parcs et jardins de son patelin, avant de devenir gardien de nuit aux toilettes publiques de Greenmarket Square. Il était alors confié à l’Institut Huis Norenius pour les hommes que l’on disait de « sa nature ».

 

Accompagné de sa mère mourante, qu’il transportera durant des km à bout de bras dans une charrette capitonnée de coussins et de couvertures, il effectuera une remontée vers le nord du pays jusqu’à sa ville natale, Prince Albert, dans le désert du Karoo. Il devra s’arrêter en chemin pour réchauffer ses mains engourdies. Une longue marche au terme de laquelle sa mère rendra l’âme – je ne dévoile rien, c’est écrit dans la quatrième de couverture. Son seul désir n’avait été de fuir la ville et la cruauté des hommes. Sa démarche fut celle d’une femme résignée à mourir auprès de ses souvenirs, emmêlée aux odeurs de la terre qui l’a vue naître. Si je vous dis que personne en chemin ne s’arrêta pour leur offrir de l’aide, serez-vous vraiment étonnés? Pas moi. Les gens meurent au coin des rues sans qu’aucune âme n’ose même porter le regard vers eux. Où est passée l’entraide? S’il fallait seulement que l’homme soit assez digne pour accepter de se mettre au même niveau que son prochain pour lui tendre la main, que serait le monde devenu…

 

Chemin faisant, il se fera prisonnier dans un camp de travail de Jakkalsdrif d’ il finira par s’échapper. Il aura mangé quelques jours de bouillie froide jusqu’à se demander, fort de son intelligence émotive, s’il ne serait pas là pour apprendre la vie. Il ne pouvait juste pas croire en la lâcheté des hommes. Durant des jours et des jours, il dormira sur un carton dans une ruelle, sous les ponts, au bord de la route, dans un fossé, une grotte, sous les étoiles. S’abreuvera de rosée et mangera des lézards grillés, des sauterelles et des larves de fourmis. C’est ainsi que Michael, mon héros, errera sur la route, affamé et pris de vertiges. Son corps tel un cadavre d’os saillants et de plaies ulcéreuses.

 

Il m’est constamment arrivé, durant ma lecture, d’être ramenée à La route de Cormac McCarthy. Dans un contexte politique et géographique complètement différent, évidemment, mais pour la part de survivance auxquels nos courageux personnages sont confrontés. Dans un cas comme dans l’autre, l’humanité a disparu. Michael vous dirait que l’apocalypse est aussi ce monde dépourvu d’humanité et de sensibilité dans lequel il aura tenté par tous les moyens de survivre. Mais rien n’arrêtera un être humain dans sa quête, aussi solitaire soit-il. Il en faut du courage. À mes yeux, c’est ça être un Homme.

 

Première rencontre avec cet auteur sud-africain. Un jour, je relirai ce roman…

 

« Quel dommage que pour vivre en des temps comme ceux-ci, un homme doive être prêt à vivre comme une bête. Un homme qui veut vivre ne peut pas vivre dans une maison où il y a de la lumière aux fenêtres. Il doit vivre dans un trou et se cacher pendant le jour. Pour vivre, il faut qu’il ne laisse aucune trace de sa vie. Voilà où nous en sommes arrivés. »

 

Pour lire le billet de Eeguab c'est ICI

30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 22:22

 

 

« Dans le ciel, les premières étoiles s’allumaient timidement. Elles fixaient la petite cour de Mamie, tout en bas, un carré d’exil ma famille s’échangeait des rêves et des espoirs que la vie semblait leur imposer. »

 

***************

 

« Je ne me sens chez moi nulle part, je ne fais que passer. »

 

Ces quelques mots sont les témoins abruptes des conséquences de l’exil…

 

Gaël Faye a une dizaine d’années lorsque la guerre éclate au Rwanda - le génocide des Tutsis et la guerre civile le forceront à rejoindre la France. Né d’une mère Rwandaise et d’un père Français, il a passé son enfance au Burundi, à Bujumbura. C’est à travers le regard émouvant d’un enfant de 10 ans qu’il nous livrera son récit. J’ai bu ses mots comme on s’abreuve d’une bouleversante histoire, sans même m’arrêter pour reprendre mon souffle. Et j’ai eu l’impression qu’il l’avait écrit d’un trait de crayon, avec le même élan, l’énergie du survivant…     

 

« Ma vie ressemble à une longue divagation. Tout m’intéresse. Rien ne me passionne. Il me manque le sel des obsessions. Je suis de la race des vautrés. »

 

La guerre civile éclate au Burundi. L’Union pour le progrès national (UPRONA) et Le Front pour la démocratie du Burundi (FRODEBU) s’affrontent. Melchior, du deuxième camp, est élu. Il sera assassiné par des militaires lors du coup d’État du 21 octobre 73 à Bujumbura. Couvre-feux, coups de feu, obus et mort du président, Gaël Faye témoignera avec courage de ce chaos de massacres et de tueries. Bien que son père ait tenté de le préserver du monde de la politique et de l’imminence de la guerre, il aura connu l’apartheid, la pauvreté, l’exclusion, la notion d’ethnie... Il apprendra qu’il faut se ranger dans un camp ou dans l’autre, les Hutus ou les Tutsis. Que sa situation d’enfant privilégié, dont les mères sont des « putes de blancs », lui vaudra la haine de certains camarades.       

 

Les traumatismes de son enfance émergent du passé en même temps que les souvenirs tendres, les rires, les camarades et Laure, cette jeune Française avec qui il entretenait une relation épistolaire. Ces lettres échangées étaient des mots couchés sur le papier, tel un exutoire, un besoin pressant d’échapper au quotidien. Et que dire du goût des mangues qui adoucissaient le poids des conflits familiaux. L’odeur rassurante des citronniers, ses copains, Gino, Francis et les jumeaux. Les heures de discussions dans la vieille Volkswagen rafistolée, les cigarettes et les frégates construites avec des feuilles de bananiers. L’évasion à travers les livres, les grandes vacances et la joie du retour en classe. Parcelles de bonheur et d’innocence dans ce monde en guerre.

 

Merci Gaël Faye pour ce récit écrit avec dignité. Si cette démarche a été pour vous une rédemption – ou non… - elle aura été pour moi une leçon de courage. Les liens d’appartenance sont plus forts que tout. « Certaines blessures ne guérissent pas ». Elles donnent de la force à ce que nous sommes au présent...   

 

« Quand on quitte un endroit, on prend le temps de dire au revoir aux gens, aux choses et aux lieux qu’on a aimé. Je n’ai pas quitté le pays, je l’ai fui. J’ai laissé la porte grande ouverte derrière moi et je suis parti, sans me retourner. »

 

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J’ai été heureuse de lire un extrait de Jacques Roumain dans ce récit, auteur de Gouverneurs de la rosée, le grand poème d’amour que j'avais tant aimé :

 

« Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes… »

 

J’ai partagé par hasard cette lecture avec mon amie Nadège. Vous pouvez lire ICI son magnifique billet. Prenez le temps d'écouter la chanson de l'auteur, "Petit pays". Impossible de ne pas être ému(e)...

 

L'avis d'Alex-mot-à-mots

 

 

24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:49
La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga

« Ce livre est le linceul dont je n'ai pu parer ma mère. C'est aussi le bonheur déchirant de la faire revivre, elle qui, jusqu'au bout traquée, voulut nous sauver en déjouant pour nous la sanglante terreur du quotidien. C'est, au seuil de l'horrible génocide, son histoire, c'est notre histoire. »

 

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« Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps. Personne ne doit voir, il ne faut pas laisser voir le corps d’une mère. C’est vous mes filles qui devez le recouvrir, c’est à vous seules que cela revient… »

 

Scholastique Mukasonga n’a pas pu recouvrir le corps de sa mère, ses restes ont disparus. On l’a froidement assassinée, démembrée à coup de machettes en avril 1994, lors du génocide des Tutsis au Rwanda. En faisant revivre ses secrets, elle nous livre ici le témoignage touchant de La femme aux pieds nus, Stefania, cette femme courageuse dont la mission première fut de protéger ses enfants. Sachant que le seul asile était de franchir la frontière du Burundi, elle élaborait pour eux des plans d’évasion, des cachettes où se dissimuler, explorant chaque jour le chemin de brousse menant à la frontière. Quelques provisions étaient soigneusement préparées pour la fuite, lorsqu’il serait temps de partir et que la menace serait si grande qu’ils n’auraient pas même le temps de se dire adieu. Car ils partiraient seuls, ses parents ayant choisi de mourir au Rwanda, sur la terre de leur enfance…

 

Ce récit extrêmement émouvant est marqué au fer rouge par cette période sombre de l’histoire d’un génocide qui a tué plus de 800 000 innocents au nom d’une guerre civile opposant le gouvernement rwandais. Les soldats ont pris les armes, ils ont saccagé, pillé et terrorisé. Ils ont violé des milliers de femmes et laissé derrière elles des images de terreur qui hanteront à jamais le cauchemar des survivantes. Stefania et sa famille ont été déportées à Nyamata, où 50 000 Tutsis ont été assassinés sur la commune. Les « maisons de Tripoli » (cases des déplacés) étaient alignées, Stefania rêvait encore d’y construire l’inzu (sa maison). Les militaires du camp de Gako, établis aux frontières du Burundi, y faisaient irruption à tout moment de la nuit. Sous mes yeux de femme occidentalisée, et au regard de ma sensibilité face aux injustices planétaires et à toutes formes de mépris et de haine, qu’elles passent par les guerres, les génocides, les famines ou les exodes, je n’arriverai jamais à comprendre toute cette violence humaine…

 

« Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissant et retissant le linceul de ton corps absent. »

 

Dans ce tableau noir de la déportation, des persécutions et de l’exil, Mukasonka a aussi tenu à nous peindre l’Afrique de son enfance, celui des odeurs, des saveurs et des richesses de la savane. Comme une manière de tamiser l’horreur de souvenirs tendres, une sorte de rappel qui s’éveille à la mémoire d’une enfant blessée dans ce qu’elle a de plus fondamental, l’amour à sa mère disparue. Elle partage avec nous les rites et traditions, les vertus des plantes médicinales, l’heure des contes, à la nuit tombée, la moisson, les rires, les chants et les danses. Sous les caféiers, les femmes s’adonnaient à ce précieux rituel du lavage de pieds dans l’herbe fraîche de rosée, goûtant le jus sucré et doux comme le miel du sorgho. Si ce récit est triste, les pages sont parfumées de l’odeur du manioc, des haricots fraîchement cueillis, des patates douces, des bananiers et des calebasses de bière. Au village, les mères venaient chaque jour rendre visite à Stefania, une marieuse réputée qui trouvait un homme à leurs filles. Elle était respectée de tous.

 

Ce récit est un vibrant hommage à cette mère, Stefania, et à toutes les femmes du Rwanda. Dans la brousse hostile, aucune guerre ne sera jamais arrivée à détruire en elles leur courage, leur instinct de survie, leur fierté, l’entraide et la solidarité. Ces femmes sont un modèle. Je n’oublierai jamais leur histoire…

 

« Le Rwanda aujourd’hui, c’est le pays des Mères-Courage »

 

Je dédie cette lecture à A-M Habyalimana, femme-courage et amie de toujours. À son père et son frère Jean-Luc qui ont trouvé la mort durant le génocide.

La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga
La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga
24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 01:00
Sous l'arbre à palabres, mon grand-père disait... - Boucar Diouf

« Si la mort exigeait une rançon, je paierais celle de mon grand-père »

 

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Quittant la Savane de son enfance pour venir s’établir dans le Bas-du-Fleuve, sur la rive sud de l’estuaire du St-Laurent, Boucar Diouf fit ses adieux à l’homme envers qui il vouait la force de son amour et la richesse de son admiration, un homme parmi les hommes, son grand-père Diouf. Sixième d’une famille de neuf enfants, éleveurs de zébus et cultivateurs d’arachides, il aura grandi dans la province du Sine, le fief de l’ethnie sérère du Sénégal. Berger jusqu’à l’âge de quinze ans, il se souviendra d’avoir parcouru la savane durant la saison des pluies. Et d’avoir mélangé la terre de ses ancêtres à son cœur d’enfant avide de découvrir les paroles du grand homme.   

 

« La rivière a un tracé sinueux parce qu’elle n’a pas d’ancêtres pour lui montrer la voie à suivre »

 

Sous l’arbre à palabre, un baobab géant fut donc témoin de l’amour d’un petit-fils pour son grand-père. Au pied de son immense tronc, l’ombre des souvenirs fut autant de richesse que l’est la sagesse d’un vécu transmis de génération en génération. C’est à « Boucar le vieux », son aïeul, que les pages de ce récit sont dédiées. Plusieurs passages m’ont fait monter les larmes aux yeux tant j’ai ressenti toute la tendresse du petit-fils sous ses motivations de rendre hommage à l’homme qui l’aura élevé. D’ailleurs, si le don nous était donné de pouvoir revenir en arrière, je viendrais honorer de tout mon amour pour eux ces grands-parents qui ont tenu lieu de refuge à la petite fille que j’étais alors et à cette femme aujourd’hui qui leur doit ce qu’elle est devenue.    

 

« Regardez ce baobab qui nous sert d’arbre à palabres. Ce géant de la savane plonge ses racines dans la terre où reposent nos ancêtres. Son tronc majestueux représente les vieillards, et chacune de ses branches prépare l’avenir d’une nouvelle génération. Pour qu’un baobab reste vigoureux, il faut que la sève continue de circuler des racines aux bourgeons et des bourgeons aux racines… »

 

Sous l’arbre à palabre, les gens du village se sont rassemblés pour qu’ait lieu l’assemblée. Ici, tout le monde peut exercer son droit de parole, mais d’abord, il faut écouter les vieillards. Ils ont un savoir à nous transmettre, une expérience sur la vie et les choses qui nous entourent, en plus de ce don dont ils disposent de nous émouvoir et nous faire réfléchir. Leurs paroles arrivent même à faire oublier l’estomac vide du petit Boucar qui s’endort, rêveur.   

 

« Sous l’arbre à palabres, mon grand-père disait » est un récit émouvant de sa vie, façonné à travers des proverbes et adages qui ont marqué son enfance. À travers aussi des coutumes et traditions, qui ont conservé une grande part d’animisme, et dont la plupart des pensées proviennent des ethnies sérère, wolof, toucouleur et bambara, qui peuplent l’Afrique de l’Ouest. Il partage avec nous quelques aspects des rites initiatiques des Sérères du Sénégal. Et, pour donner de la couleur au texte, il s’amuse à mélanger les expressions africaines aux expressions québécoises, où le baobab côtoiera la fleur de lys.  

 

« Le talent incomparable des maîtres de la parole dont papa Diouf savait s’entourer a suscité en moi le désir de raconter des histoires »

 

Mais avec Boucar Diouf, les émotions passent aussi à travers l’humour. Dans un chapitre intitulé « De la Savane à la neige – entre choc culturel et choc thermique », j’ai ri à m’en décrocher la mâchoire. Même qu’une journée, mes enfants m’ont entendue rire, du quai où je me trouvais confortablement installée sur une chaise longue, jusqu’à l’autre bout du lac où ils étaient en train de pêcher et ce n’était pas dû qu’à l’écho! Quand il nous raconte avec maints détails comment la poudre des ailes des papillons peut faire pousser les poils de pubis ou comment insérer un objet dans le derrière d’une tortue pour qu’elle sorte la tête, ben ça a le don de me faire mourir de rire.

 

Après, comment décrit-on l’hiver au Québec à son grand-père africain qui n’est jamais sorti de sa savane? Comment décrire à quel point « y fait frette »? Que la guerre froide est loin d’être terminée et qu’elle recommence chaque année au mois de novembre? Que pendant l’hiver, les sept jours de la semaine sont remplacés par trois : la veille d’une tempête, le jour de la tempête et le lendemain de la tempête? Qu’on peut se taper trois saisons dans une même journée? Qu’à -40 c’est au moins deux fois plus froid que dans un congélateur?

 

« Grand-père, je t’écris aujourd’hui pour te parler non pas du choc culturel, mais du choc thermique. Pendant longtemps, j’ai pensé que les habitants des pays chauds étaient résistants aux températures froides. La théorie sur laquelle je me basais, c’est mon père qui me l’avait enseignée. Il m’a dit un jour : « Mon fils, dans toute chose, il faut un juste milieu. Tiens, par exemple, si tu prends un homme et que tu lui mets la tête dans le feu et les pieds dans un congélateur, tu devrais pouvoir faire pousser des cocotiers dans la région de son nombril ». Cette théorie vient de tomber à l’eau. Hier, la température est descendue à -40. Pour te donner une idée, en revenant de l’université, j’ai pissé dans la rue et, crois-le ou non, le jet est resté figé en l’air. Un arc de glace me reliait directement à la terre! Je te vois déjà demander comment j’ai réussi à me libérer. Eh bien, je suis resté planté là! Il a fallu que mon voisin sorte et me dise : « Il faut casser la glace mon homme! »

 

« Surveille ta blonde. Quand elle commence à porter son string en flanellette, c’est le temps de sortir tes combines à panneau. Lorsque le froid pointe son nez au Québec, le string en flanellette devient à l’hiver ce que la marmotte est au printemps »

 

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Merci à « Boucar le jeune » qui, sur le chemin de ses mots, m’a permis de revivre l’Afrique et l’Haïti des grands-parents de mon enfance. Il a fait remonter en moi l’odeur des bananes plantains au sirop d’érable, les épices du riz créole, les parfums du mafé au poulet et ces beignets de manioc dont je garde encore le goût en bouche, pour peu que je me ferme les yeux quelques secondes!

Je revois encore ces longues tablées à quinze autour d’une table. Leur maison n’étant jamais assez grande pour accueillir toutes ces familles orphelines venues d’ailleurs et avec lesquelles j’ai eu la chance de grandir. À travers leur présence et leur tendresse, je leur dois ces moments précieux où ils m’auront transmis l’Amour et le goût au bonheur. Les éclats de rire aussi et l’envie de découvrir le monde.

Sous l’arbre à palabre, j’ai touché à la mémoire d’un temps et mon cœur est emplit de reconnaissance…

Nos racines poussent là où une vie les a précédées afin de les embellir… 

Avec Amour xxx

Sous l'arbre à palabres, mon grand-père disait... - Boucar Diouf
9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 23:48
Une saison blanche et sèche - André Brink

« Putain d’bordel de merde, tu veux savoir? Vous, vous persistez à croire que l’histoire se fait là où vous êtes et nulle part ailleurs. Pourquoi ne viens-tu pas un jour avec moi? Je te montrerai à quoi ressemble l’histoire. Celle qui pue la vie »

 

En juin 76, dans les rues de Soweto, Afrique du Sud, Jonathan et 20 000 autres enfants et étudiants noirs venaient de prendre part à la protestation - se voulant pacifique - des lycéens contre l’enseignement donné exclusivement en Afrikaans. Un fait historiquement connu sous le nom d’« émeute des jeunes de Soweto » et qui, dans une escalade de violence, fera au moins 23 morts. Moins d’un an plus tard, accusé du meurtre de deux passants, Jonathan sera condamné à mort par pendaison. De partout, les gens se seront rassemblés pour entendre le verdict. Résonance d’un coup de glas qui sera marqué dans tout le continent africain, tous les 16 juin, en souvenir du massacre.

 

Peu de temps après, Gordon Ngubene, son père, mourra en prison dans des circonstances douteuses. Interrogés de manière illégale, des témoins affirmeront l’avoir vu dans un état lamentable, incapable de marcher ou parler, le visage tuméfié, les côtes cassées, le blanc des yeux jaunâtre et strié de veinules rouges… Les faits seront niés et les vêtements brûlés. C’est donc à travers ce personnage que Ben du Toit, prof d’histoire afrikaner de Johannesburg, découvrira l’apartheid et les conditions de vie atroces des Noirs. Et il sera prêt à tout pour venger la mort de Gordon. Mais à quel prix?

 

Ce roman se veut une introspection sur la solitude. Jusqu’où peut-on aller dans son implication envers l’autre tout en préservant son intimité? Quand tout partira en éclats, il sera trop tard. Quand les enfants feront l’objet de menaces et que le téléphone sera mis sur écoute, alors il ne sera plus temps de revenir en arrière. L’angoisse nous tenaillera déjà les tripes, nous serons rejetés et victimes d’un vide que nous aurons nous-mêmes créé. Ce sera le prix à payer pour s’être accroché à la vie d’un autre afin d’exorciser la sienne…

 

« Je voulais aider. J’étais tout à fait sincère. Mais je voulais le faire à ma façon. Et je suis blanc ; ils sont noirs. Je croyais qu’il était encore possible de transcender notre « blancheur » et notre « noirceur ». Je croyais que tendre la main et toucher l’autre par-dessus l’abîme suffirait. Mais j’ai saisi si peu de chose, comme si les bonnes intentions pouvaient tout résoudre. C’était présomptueux de ma part. Dans un monde ordinaire, dans un monde naturel, j’aurais pu réussir. Pas dans cette époque dérangée et divisée. Je peux faire tout ce que je peux pour Gordon ou pour ceux qui sont venus me voir. Je peux me mettre à leur place; je peux éprouver leurs souffrances. Mais je ne peux pas vivre leur vie à leur place. Que pouvait-il sortir de tout ça, sinon l’échec? »

 

Si le roman est avant tout inspiré d’un fait historique, Brink a aussi voulu démontrer les clivages sociaux et raciaux de l’apartheid dans son pays. Il a mis en relief le puritanisme des Boers, en plus d’exposer la situation d’un gouvernement dont l’expression de l’emprise vise à camoufler les délits. Il ne manque pas de rappeler les conditions de détention atroces des prisonniers, nus au fond de leur cellule, bastonnés et fouettés, une brique attachée à leurs organes génitaux jusqu’à perdre conscience. On ne s’étonnera pas que son œuvre fut interdite de publication durant des années. Mais il était prêt à en payer le prix, alors pourquoi s’en priver?

 

« Chaque geste que je fais, chaque acte que je commets dans mes efforts pour les aider leur rendent plus difficile la tâche de définir leurs besoins réels, de découvrir par eux-mêmes leur intégrité, d’affirmer leur dignité »

 

« Mais il y a des époques, comme la nôtre, où l’histoire n’est pas encore installée dans un nouveau courant, ferme. Chacun est seul. Chacun doit trouver ses propres définitions. La liberté de chacun menace celle des autres. Quel est le résultat? Le terrorisme. Et je ne me réfère pas seulement aux actions du terrorisme patenté, mais aussi à celles d’un État organisé dont les institutions mettent en danger notre humanité essentielle »

Une saison blanche et sèche - André Brink
2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 00:12
Des femmes au printemps - Djemila Benhabib

« Amira a la beauté tragique de ces héroïnes qui souffrent du contraste entre l’infini du rêve et la pauvreté de leur existence de femmes esclaves, confinées dans l’univers étroit des convenances sociales. Quand elle me parlait avec fièvre, ses yeux trahissaient sa tristesse. Ces femmes prisonnières des apparences ne réalisent-elles pas qu’elles obéissent à un système dans lequel leurs semblables se consomment et se consument? »

 

À l’époque, j’avais lu ce livre afin de me souvenir. Pour ne jamais oublier toutes ces femmes et petites filles que j’ai eu la chance de croiser au détour d’un chemin et que la vie m’a offert le privilège d’accompagner. Femmes et filles mutilées dans ce qu’elles ont de plus intime, mais que jamais une tempête n’a freiné dans l’élan de croire en des lendemains meilleurs.

 

Djemila Benhabib fuit l’Algérie en 1994, alors que le pays est aux prises avec la montée de l’intégrisme musulman. Elle arrive au Québec en 1997 et figure maintenant parmi les plus grandes militantes politiques/féministes québécoises. Au printemps 2012, elle part au Caire et à Tunis. En traversant la Tunisie et l’Égypte, elle cherchera à s’enquérir de la situation des femmes et de leur aspiration à la liberté. Ces quelques récits de voyage sont le fruit d’une dure confrontation à la réalité de ce à quoi elles sont exposées en pays arabes et musulmans.

 

L’auteure rappelle que ce livre n’oppose pas les hommes aux femmes, ni même qu’il ne cherche à remplacer un coupable par un autre. Ce qu’il dénonce - et l’auteure part de ce principe pour orienter son analyse – est que si les hommes bénéficient d’un régime de faveur, ils sont aussi, à certains égards, prisonniers d’un système aliénant. Il n’en demeure pas moins que le sort des femmes est aussi destructeur qu’infériorisant, et qu’aucun homme musulman ne pourra prétendre à l’égalité des sexes si ce n’est qu’en se noyant dans l’obscurantisme…

 

Saviez-vous que le fait d’imposer aux femmes de porter la burqa ou le niqab leur offre « une expérience de liberté et d’élévation vers Allah »? Je ne m’en cache pas, bien sûr que ce genre de discours me fait réagir! Réaction de peine plus que de colère, celle de réaliser à quel point ces femmes ont intégré leur rôle. Le visage est sans doute ce qui nous rattache le plus au monde. Et j’ai du mal à comprendre qu’au seul prix de nous priver de cette humanité notre existence devienne légitime.

 

Bien d’autres faits d’ailleurs me font réagir, et si je m’arrête à y réfléchir quelques secondes, je devrais pouvoir vous en trouver… Le contrôle de la sexualité, le rôle de mère - une question de principe et non de choix - des emplois inférieurs, un refus à l’éducation, les tests de virginité, les mariages précoces, la polygamie, les inégalités sociales, la soumission, le trafic des femmes en fonction de leur beauté, leur âge……

 

Je disais, en préambule, qu’à l’époque j’avais lu ce livre afin de me souvenir. Pour ne jamais oublier toutes ces femmes et petites filles que j’ai eu le privilège d’accompagner. À vrai dire, je ne pourrai jamais oublier le visage terrifié de ces enfants qui, au retour du ramadan, s’étaient fait amputer le clitoris par des médecins imams illégaux aux seules fins de les priver de l’orgasme. Quand je prenais leurs petites mains fragiles dans les miennes, j’entendais les sanglots sourds retenus dans leur âme blessée. Et le jour où l’une d’elles a perdu connaissance dans mes bras tant la douleur était insupportable, j’ai été changée à jamais. Je venais de comprendre que la liberté est un droit, et que nous n’en sommes pas toutes au même point de départ…

 

Des femmes au printemps, parce que toutes les femmes sont belles et dignes d’être aimées…

 

« Quand plus de 90% des femmes mariées en Égypte ont subi une mutilation génitale au nom de la décence, alors sûrement, il est nécessaire que tous, nous blasphémions. Quand les femmes égyptiennes sont soumises à d’humiliants tests de virginité uniquement parce qu’elles ont osé prendre la parole, il n’est pas temps de se taire » - Mona Eltahawy

Des femmes au printemps - Djemila Benhabib
17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 01:05

mariama6

 

« Mon cœur est en fête chaque fois qu’une femme émerge de l’ombre. Je sais mouvant le terrain des acquis, difficile la survie des conquêtes : les contraintes sociales bousculent toujours et l’égoïsme mâle résiste. Instruments des uns, appâts pour d’autres, respectées ou méprisées, souvent muselées, toutes les femmes ont presque le même destin que des religions ou des législations abusives ont cimenté »

 

Il y a des lettres d’amour, de désamour aussi. Des mots passion, des lettres émotions. Mais celle qu’adresse Ramatouyalé à Aïssatou, sa meilleure amie, est aussi noire que 30 années de colère contenue. Ce roman épistolaire est le cri d’une femme que des générations avant elle ont soumise au silence. Des femmes amputées de leur dignité. Reléguées ou échangées ; des femmes-objets que l’on se passe d’une main à l’autre. Des femmes au service des hommes qu’elles épousent. Et de toutes celles qui n’attendaient que la liberté de vivre et de jouir d’une indépendance de sentiments et de mœurs.

 

Cette œuvre est majeure pour ce qu’elle raconte de la condition des femmes dans l’Afrique du Sénégal des années 70. Elle a été écrite entre deux périodes historiques, correspondant à l’éclosion d’une République et de l’Indépendance acquise. Mariama Bâ, Sénégalaise et mère de neuf enfants, s’est hautement engagée dans le militantisme associatif. Elle a lutté contre les castes et la polygamie dont elle se refusait d’être l’alliée. Elle s’est battue pour le droit des femmes, faisant d’elle une icône des luttes pour l’égalité et l’accès au pouvoir. Elle est morte deux ans après nous avoir livré cette lettre…

 

C’est donc dans ce contexte que s’inscrit Une si longue lettre. On dit que la confidence noie la douleur. Que de livrer ses secrets les plus intimes efface un peu de la blessure qu’ils laissent en nous. Au lendemain de la mort de Modou, son mari, Ramatouyalé fera vœu d’épancher ce chagrin à travers les mots. Des mots porteurs d’incompréhension, des mots de douleur, de frayeur aussi, de tendresse, d’un peu d’espoir?

 

Ses souvenirs sont habités d’amertume. Elle cherche à déceler la cassure du fil à partir de laquelle tout s’est dévidé. Se demande de quels bouleversements intérieurs était habité Modou pour ainsi tout abandonner en épousant une autre. Pourquoi avoir accepté ce statut de coépouse et de se voir nivelée du jour au lendemain au même niveau que l’autre, nonobstant les enfants et les années d’amour. Folie ou manque de cœur? Binetou, une enfant pas plus vieille que Daba, l’une de leurs filles. À peine sortie de l’enfance, belle et désirable, « Un agneau immolé comme beaucoup d’autres sur l’autel du matériel ». On vient de l’installer dans la demeure de Ramatouyalé, selon la coutume des funérailles. Et sa désinvolture laissera un goût amer…

 

Nous sommes loin des odeurs rafraîchissantes de la mangue verte pimentée, de la couleur des boubous ou du son des tam-tams. Quand Mariama Bâ écrit son Afrique natale, c’est de la solitude des femmes dont elle nous parle. De la dépression qui les guette et de trop d’années de soumission. Elle nous montre que la vie n’est pas lisse et que ces petites aspérités, sur lesquelles on bute, nous façonnent. Mais surtout, que l’amitié est plus forte que tout. Et qu'on est mère pour comprendre l'inexplicable...

 

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« L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour. Elle se fortifie dans les difficultés, alors que les contraintes massacrent l’amour. Elle résiste au temps qui lasse et désunit les couples. Elle a des élévations inconnues de l’amour »

 

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« Et puis, on est mère pour comprendre l’inexplicable. On est mère pour couver, quand les éclairs zèbrent la nuit, quand le tonnerre viole la terre, quand la boue enlise. On est mère pour aimer, sans commencement ni fin »

 

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 02:38

aubergedespauvres

 

« La passion est un ouragan, quelque chose de sublime qui précipite la chute »

 

« Une forte passion, même quand ça se termine mal, c’est pas mal, ça fout un peu de désordre et beaucoup de vie dans les veines »

 

Coup de foudre! Un grand roman, passionné, passionnant, envoûtant…

 

L’Auberge des pauvres est ce livre qui vous brûle la peau des sentiments. J’ai tourné chaque page comme on se rend à un rendez-vous intime, avec l’énergie de l’attente et le vertige des sens. Avec ce désir pressant de retrouver cette « Vieille », une femme atypique aussi attachante qu’inoubliable.

 

Ah! Une grande dame! Une dame pleine de bonté et de compassion, qui a tout perdu, des illusions de la vie jusqu’à la raison. Une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Un amour violent, pervers, humiliant, raciste, haineux. Mais aussi, un grand amour, une passion brûlante nommée Marco. Dans son Auberge, ancien asile reconverti en refuge pour les âmes blessées, elle accueille les histoires des uns et des autres, ces petits et grands drames de la vie qui brisent et nous reconstruisent, nous rendent un peu différent et nous changent à jamais. Elle montre le chemin pour se connaître un peu plus. C’est le lieu des amours perdus, des écorchés de la vie, une confrontation ultime avec la solitude.

 

« Une auberge pour solitude trempée dans l’alcool dur et le mauvais vin, pour membres insolites d’une société qui aimerait bien être secrète, mais qui n’est autre qu’une addition d’êtres saccagés par la vie, ruinés avant l’heure, désertés par la gloire, par l’amour… »

 

Le narrateur est marocain. Avec sa femme, ils sont devenus des étrangers qui n’ont plus grand-chose à se dire. Ils se sont mariés parce que c’est rassurant de faire comme tout le monde. La routine s’est installée et les gestes de tendresse ont fait place à l’ennui. Il a encaissé et souffert en silence. Jusqu’au jour où la mairie de Naples lui offre de venir rédiger un portrait de la ville. L’occasion idéale pour fuir, non sans culpabilité, et cesser de poser un voile sur la réalité. Le destin lui fera croiser la route de cette « Vieille ». La profondeur de leurs échanges sera le battement de cœur de ce si beau roman plein de sensibilité.

 

« J’étais prêt à dormir en souriant à la vie, à la nuit, à l’amour, ah! L’amour! La passion dont j’ai si souvent rêvée, cette superbe chevelure qui s’enroule autour de mon corps, ces algues fraîches, vertes, grises ou même bleues qui s’insinuent entre les doigts, cette lumière fulgurante qui me nomme et m’invite à m’asseoir sur un banc de sable, cette suave lenteur du désir qui décline toutes les nuances de ma peau, la réchauffe, la réinvente comme au temps de l’enfance. »

 

Il y a des lectures que l’on traverse en vol direct. D’autres pour lesquelles on voyage en faisant de petites escales. On prend le temps de s’arrêter et de réfléchir en posant les amarres. L’auberge des pauvres en fait partie. On quitte le navire en se demandant ce qui relève de l’imaginaire ou de la réalité. Chacun a ses rêves et vit de ses illusions. Quelles sont ces ombres du passé qui flottent dans l’Auberge? Les histoires d’amour ont toutes le mérite d’être vécues, même au prix d’énormes souffrances. Si les événements se répètent, chaque histoire est unique. Et puis il reste au final la force des souvenirs, ceux qui sont là comme l’écho d’un temps qu’il serait injuste de trahir par l’oubli. La « Vieille » n’oubliera jamais Marco, ni Gino son Idé, qui « un jour est venue le déposer à l’Auberge comme on dépose un blessé ». Qu’en est-il de la liberté, l’ont-ils perdue ou retrouvée?

 

« Nous avons tous dans notre vie des moments d’absence, un état d’inconscience qui nous gouverne et nous fait faire des choses que nous regrettons ensuite. C’est ce que j’appelle le destin »

 

Petite parenthèse sur Momo, un personnage auquel je me suis attachée. Il est Sénégalais clandestin et vend des bricoles sur les trottoirs. La « Vieille » l’adopte symboliquement. Elle est juive, il est musulman. Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec le Momo de Madame Rosa dans La vie devant soi, ou encore le Momo de Monsieur Hamil dans M. Ibrahim et les fleurs du Coran. Des histoires d’amour qui traversent les religions…


jelloun 

Sans manU, je n’aurais jamais découvert ce magnifique roman. Merci à la gentille grenouille... 

 

Venez aussi lire le superbe billet du BISON, « Naples ou la vieille ne sont qu’une allégorie de la passion et de l’amour ».

 

C’est aussi l’occasion, manU, puisqu’aujourd’hui tu souffles les bougies et ouvres la page sur une nouvelle année, de te souhaiter bon anniversaire!!!  

 

Ta carte est ICI


grenouillemanu

1 mai 2014 4 01 /05 /mai /2014 17:59

verre cassé

 

« Verre Cassé, sors-moi cette rage qui est en toi, explose, vomis, crache, toussote ou éjacule, je m’en fous, mais ponds-moi quelque chose sur ce bar, sur quelques gars d’ici, et surtout sur toi-même »

 

Le Crédit a voyagé, un bar congolais crasseux, accueille chaque jour ses habitués, une bande d’alcooliques blasés de la vie. Son proprio, l’Escargot entêté, en a bavé dur avant d’ouvrir ses portes. Et l’auteur prendra un plaisir démesuré à nous en raconter toutes les polémiques. D’abord, il y eut un coup de force du syndicat des cocufiés du week-end, suivi de près par les intimidations d’une association d’anciens alcoolos reconvertis en buveurs de flotte et une action mystique des gardiens de la morale traditionnelle. Le gouvernement s’en est mêlé, en a discuté avec ses ministres, un brainstorming collectif s’en est suivi et « l’affaire » a divisé le pays. Ces quelques pages sont un régal, un bonbon qui fond dans la bouche, c’est grotesque, absurde, risible, et on en redemande ! Même les touristes débarquent pour visiter ce lieu « touristique ». J’en ris encore… 

 

C’est alors que l’Escargot entêté confie à son ami et plus fidèle client, Verre Cassé, d’écrire sur la vie de certains clients. Jouant au fin psychologue, il note tout dans un cahier, les histoires, les impressions. Il y a ce père de famille chassé de chez lui, un imprimeur en peine d’amour, un escroc sans génie qui se prétend descendant des grands sorciers et un homme préoccupé par le sort des canards en hiver. Ici, au Crédit a voyagé, on trouve de tout et surtout, chacun croit sa vie un peu plus importante que celle des autres. Verre Cassé ne manquera pas non plus de raconter sa propre histoire, son poste d’enseignant, l’alcool qui a tout détruit et puis Angélique. 

 

« J’ai marché nuit et jour, c’est comme ça que tu me vois ici, le dos voûté comme un vieil homme, je longe la mer, je discute avec les ombres qui me pourchassent, et l’après-midi je viens ici, tu vois le problème, mais dis-moi clairement Verre Cassé, est-ce que toi aussi, dans ton for intérieur, tu crois que je suis un fou, un demeuré, est-ce que quand je te parle là c’est comme un fou qui discute avec la mauvaise foi des hommes, dis-moi la vérité, hein, promets-moi que tu vas mettre ce que je viens de te raconter dans ton cahier… sinon ce cahier il ne vaudra rien »

 

Si vous pensez lire ce livre à petites doses vous vous trompez. Enfin, je le pense… parce que le roman de 250 pages de Mabanckou est présenté sans point ni ponctuation. C’est une longue suite de pensées vagabondes et spontanées sorties de l’âme humaine de quelques personnages qui ont bien voulu nous raconter leur histoire. Le dépaysement culturel est exquis, d’autant plus que l’auteur est né au Congo-Brazzaville. J’y ai vu déferler à plusieurs reprises le fameux poulet bicyclette, jusqu’à ce que la curiosité me pousse à en savoir plus long sur ce plat… (Surprise ! Voir la photo ci-bas…). Mabanckou en profite également pour mettre en valeur certains auteurs qu’il chérit, à travers de petits clins d’œil nous référant aux titres de leurs œuvres. On s’amuse presque à les trouver comme on jouerait à « Trouver Charlie ». Dany Laferrière (« L’odeur du café », « Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer »), Martin Page (« Comment je suis devenu stupide »), Mishima (« Le marin rejeté par la mer »), Hemingway (« L’adieu aux armes »), et plein d’autres encore. J’ai vraiment été ravie par ce petit livre tout simple, mais d’une belle intelligence qui effleure les sentiments à fleur de peau. Je retournerai, c’est certain, vers cet auteur fabuleux. Peut-être en compagne de « Black Bazar » ou encore de « Mémoires de porc-épic »…  

 

« Tout cela c’est que du rêve, mais le rêve nous permet de nous raccrocher à cette vie scélérate, moi je rêve encore la vie même si je la vis désormais en rêve, je n’ai jamais été aussi lucide dans mon existence »

 

Et puis, the poulet bicyclette (heu… d’accord…)

 

poulet bicyclette

4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 16:17

Ébène

 

 

À toi, Paul…

 

« Ici on vit dans l’immédiat, au jour le jour ».

 

« Persécutée et impuissante, l’Afrique a été dépeuplée, détruite, ruinée. Des territoires entiers du continent ont été dévastés, la brousse stérile a envahi des terres florissantes et ensoleillées. Mais c’est dans la mémoire et la conscience des Africains que cette époque a laissé les stigmates les plus douloureux et les plus durables : ces siècles de mépris, d’humiliation et de souffrances ont fait naître en eux un complexe d’infériorité et ont ancré quelque part au fond de leur cœur un profond sentiment d’injustice. »

 

Avec ce livre, je viens de vivre l’Afrique à travers le regard d’un homme qui a consacré à ce peuple la majeure partie de sa vie. Journaliste polonais et correspondant permanent en Afrique, Kapuscinski a parcouru tout le continent africain et habité auprès de ces hommes auxquels il vouait une réelle fascination. Initialement, j’ai craint la lecture d’un ouvrage universitaire rigide et plat, je m’y serais vraiment ennuyée et le but de lire, à mes yeux, est avant tout de s’évader. Mais, heureusement, son style littéraire est resté à l’image de l’homme dont les convictions profondes étaient de vivre auprès d’eux, non pas dans les palais, mais sur la terre battue : « Je préfère vivre dans la ville africaine, dans la rue africaine, dans une maison africaine. Comment connaître autrement ce continent? ». L’auteur a contracté la malaria et la tuberculose, lutté contre la famine, côtoyé les moustiques et les araignées (il a tout mon respect). Donc soyons honnête, si ce livre ne rayonne pas par la beauté de son écriture, encore moins par ses images poétiques, il se démarque par sa véracité, son authenticité. C’eut été déplacé d’en être autrement, dans le contexte d’un continent en partie ravagé par la famine.

 

On tourne plutôt les pages au rythme des traditions vivantes, de l’odeur du manioc et de la mangue sauvage, du bruit des tam-tams, des autocars bariolés de dessins aux couleurs vives, des terres en friche, de la famille élargie, du clan, de l’offrande aux ancêtres et d’une notion du temps décalée de la nôtre. On tourne les pages, fascinés par ces vies intérieures imprégnées d’une profonde religiosité. On les tourne le cœur sensible aux notions de colonialisme, d’esclavagisme, de panafricanisme, d’apartheid et de totalitarisme. Puis au final, on en referme les pages sur une sensation de soif dans la gorge et d’une chaleur insupportable qui vous traverse tout le corps. Maintenant, sortons un peu de nos tours d’ivoire. Ce livre est dérangeant et c’est justement pour cette raison qu’il devrait être lu. Je crois qu’à travers lui, j’ai aussi vécu le voyage humanitaire tant rêvé auquel je n’ai pas encore renoncé. Merci à toi Paul… J’ai compris, avec ce roman dont tu m’as tant parlé, tes années en terre africaine et l’odeur des parois de ces huttes que tu me feras découvrir un jour. J’ai déjà un peu l’impression d’y être, en mission avec toi…

 

Si vous avez envie d’un excellent film, mais très dur, je vous conseille « Rebelle », du réalisateur québécois Kim Nguyen. On y parle des enfants soldats en Afrique… C’est ici :

 

  • http://www.filmsquebec.com/films/rebelle-kim-nguyen/

 

rebelle

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