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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 13:58

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« Monsieur Minh m'a donné le désir d'écrire. J'ai rencontré monsieur Minh sur une banquette en vinyle rouge d'un restaurant chinois de la rue Côte-des-Neiges où mon père travaillait comme livreur. J'y faisais mes devoirs en attendant la fin de son quart de travail … Lui, ce n'est pas le ciel qui l'avait sauvé, c'était l'écriture. Sans l'écriture il n'aurait pas entendu aujourd'hui la neige fondre, les feuilles pousser et les nuages se promener. Il n'aurait pas non plus vu le cul-de-sac d'une pensée, la dépouille d'une étoile ou la texture d'une virgule ».

 

Extrait de Kim Thuy dans Ru, 2009

 

Depuis l'ouverture de ce blog, il y a quelques mois, je me répète pratiquement chaque jour, en mon for intérieur, que tant que Kim Thuy et Ru n'y figureront pas, il sera hanté par le vide d'une présence qui m'est pourtant très chère. J'ai sans doute remis l'écriture de ce petit commentaire par crainte que mes mots n'arrivent pas à rendre toute l'admiration que j'éprouve pour cette femme. Mais ce temps est venu, que je ne peux plus retarder, d'autant plus que je l'ai rencontrée il y a trois semaines.

 

À la bibliothèque du quartier, j'ai eu le privilège de l'entendre nous parler de son roman Ru. Née à Saigon et réfugiée vietnamienne apatride, elle est arrivée en terre québécoise par bateau, à l'âge de 10 ans, après une traversée de plusieurs jours sur le golfe du Siam. Pour s'ouvrir au lecteur sur cet épisode éprouvant de sa vie, elle nous livre la force de son courage à travers un humour touchant et spontané. À la question « vous considérez-vous résiliente? », elle a répondu :

« La résilience non, je crois que ce n'est qu'un instinct naturel de survie ». Kim Thuy est une survivante, une femme qui vit de l'instant présent : « Mon père est de ceux qui ne vivent que dans l'instant, sans attachement au passé. J'ai hérité de lui ce sentiment permanent d'assouvissement ».

 

J'ai été subjuguée par son dynamisme, sa spontanéité, son authenticité, son naturel, sa simplicité, son humour (elle nous a fait rire durant ces deux heures, autant qu'elle nous a émus), sa vivacité, son courage et sa détermination ... Elle a en elle cette rage, cette soif d'exprimer le vécu de petites et grandes terreurs sans jamais s'apitoyer, sans jamais se victimiser, sans jamais sombrer dans le drame … Cette petite fille muette et effacée s'est muée en femme expressive et animée par une gestuelle débordante de vie.

 

Elle affirme que le contexte entourant son exil lui est beaucoup plus important que les faits, parfois fictifs (par exemple, l'épisode du grille-pain, celui du parfum et des hommes mariés). Puis, en tant que poète avant tout, elle se soucie, au moment de l'écriture, de bien ressentir la musicalité de chaque phrase : « Quand je relisais, je devais sentir les phrases comme un grand souffle qui ne s'arrête jamais ».

 

Privée de livres durant toute son enfance, sous le régime communiste, elle n'avait pour seule lecture que les dépliants publicitaires distribués ici et là. Le tout premier roman qu'elle a tenu en ses mains, et partagé avec les membres de sa famille (car il s'agissait du seul roman présent dans l'appartement qu'ils habitaient à Montréal à leur arrivée), est L'amant, de Marguerite Duras. Son père, en l'achetant, avait ce désir de transmettre aux siens la vision d'un Saigon habité par l'amour, non que par la guerre et la haine. Il fut pour elle le présent d'un Noël avant l'heure, le plus beau cadeau jamais reçu. Cette privation semble d'ailleurs avoir grandement influencé la relation qu'elle entretient avec les livres.

 

Sa mère avait souvent répété qu'elle n'aurait pas de biens matériaux à leur léguer en héritage. Pourtant, elle exprime avec une immense reconnaissance avoir déjà reçu sa part d'héritage : « Je préfère me souvenir de mes chatouillements intérieurs, de mes étourdissements, de mes chavirements, de mes hésitations, de mes changements, de mes manquements ». Soucieuse de leur avenir, chaque jour, sa mère les obligeait à nettoyer vingt fèves germées en enlevant leur racine une à une. Elle les poussait ainsi au bord du précipice, les préparait à la chute...

 

De ses deux fils, Pascal et Henri, le petit dernier est autiste. Elle en parle avec un amour qu'elle seule peut arriver à exprimer avec les mots justes, les mots d'une mère forte mais qui a droit à l'effondrement : « Je n'ai jamais eu d'autres questions que celle du moment où je pourrais mourir. J'aurais dû choisir ce moment avant l'arrivée de mes enfants, car j'ai depuis perdu l'option de mourir. L'odeur surette de leurs cheveux cuits sous le soleil, l'odeur de la sueur dans leur dos la nuit au réveil d'un cauchemar, l'odeur poussiéreuse de leurs mains à la sortie des classes m'ont obligée et m'obligent a vivre, à être éblouie par l'ombre de leurs cils, à être émue par un flocon de neige, à être renversée par une larme sur leur joue. Ils m'ont donnée le pouvoir de souffler sur une plaie pour faire disparaître la douleur ... ».

 

En terminant, par souci de faire place à ses mots plutôt qu'aux miens, qui se veulent de simples outils servant à rendre hommage à cette femme merveilleuse, j'aimerais simplement vous laisser méditer sur un dernier extrait … :

« Quand à moi, il en est ainsi jusqu'à la possibilité de ce livre, jusqu'à cet instant où mes mots glissent sur la courbe de vos lèvres, jusqu'à ces feuilles blanches qui tolère mon sillage, ou plutôt le sillage de ceux qui ont marché devant moi, pour moi. Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d'une pivoine éclose n'est plus une odeur, mais un épanouissement ; où le rouge profond d'une feuille d'érable à l'automne n'est plus une couleur, mais une grâce ; où un pays n'est plus un lieu mais une berceuse. »

 

 

mo thu10

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