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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 17:34
Tous les matins je me lève - Jean-Paul Dubois

« Il faut se méfier des buveurs de lait. Ils ont parfois des réactions d’alcoolique atrabilaire »

 

***********************

 

 

« Si on avait une perception infaillible de ce qu’on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever. » -

É.-M. Cioran

 

Paul Ackerman se lève chaque jour à midi. Il est marié, il a trois enfants et est propriétaire d’une maison avec piscine. Il n’a pas de travail, pas d’horaire, pas d’amis, pas de contraintes. Même la compagnie d’assurances ne l’assure plus… ni pour la voiture, ni pour la maison, ni pour les enfants… Tous les matins je me lève est le titre de son nouveau roman qui a du mal à voir le jour. Pas étonnant, Paul Ackerman est l’écrivain en syndrome permanent de la page blanche. Sa femme le trouve lâche. Elle ne lui adresse même plus la parole.

 

« J’étais sans doute l’un des trois quatre types les plus malheureux du monde. »

 

Amateur fou de bagnoles, il pleure comme un enfant sur ses voitures « mortes » plus que sur sa propre vie. En proie à une profonde détresse, il retourne voir « son ex » à la ferraille comme d’autres vont pleurer sur la tombe d’un proche. Avant de repartir chez lui avec le signe chromé de sa Karmann serré entre ses mains. Un objet gardé précieusement telle une relique coulée dans l’or des sentiments les plus forts. Pour le meilleur et pour le pire…

 

« Maintenant, j’étais à quatre pattes au chevet de la Karmann. Elle ne respirait plus. Elle avait les phares tournés vers le ciel. C’était fini. Elle avait été tuée sur le coup. Je m’accrochais à son aile, j’étais à genoux et je m’accrochais. Je m’en voulais d’être vivant. »

 

En fait, Paul Ackerman vit la nuit où il joue comme poste arrière dans la ligue nationale de rugby. Une vieille obsession qu’il nourrit depuis toujours de se mesurer aux Anglais : « Ackerman, grouillez-vous, le titulaire s’est claqué, on a besoin de vous pour claquer les Anglais ». La nuit, il lui arrive même de rêver qu’il vole et de se réveiller ému aux larmes. Il y a de ces rêves parfois qui change ainsi votre vie…

 

Moi, je l’aime bien Ackerman! Son histoire en est une d’humanité. Il vit à l’extérieur du monde où les jours défilent dans une sorte d’écoeurement nauséeux. Pour donner un sens à sa vie, il prend parfois de grandes décisions existentielles, comme celle de se laisser pousser la moustache (!). Si la succession de petits riens qui constitue son quotidien ne suffit pas à le rendre parfaitement heureux, elle aura le mérite de lui offrir au passage de brefs instants de bonheur. Comme cette fois où il se sera arrêté au bord d’une falaise pour admirer le coucher de soleil sur la mer en mangeant des haricots en boîte. Et boire un grand verre de lait froid. Car Paul Ackerman est accro au lait, il s’y accroche comme à une bouée de sauvetage. Le liquide froid glisse dans sa gorge, seulement alors il a l’impression d’exister…

 

« Je ne vaux pas grand-chose et je ne crois en rien. Et pourtant, tous les matins je me lève »

 

J’ai découvert ce petit roman à travers un article du journal La Presse où James Hyndman le citait comme « le livre le plus souvent donné en cadeau ». C’est en le refermant sur la dernière page qu’on comprend la teneur de ces mots. Les chapitres défilent avec ironie et sarcasme, certains passages sont à mourir de rire! Paul Ackerman a le sens aiguisé de l’autodérision, ce livre est un vrai rayon de soleil. Les jours passent et se ressemblent. Mais ils ont le mérite de nous ressembler…

 

Un p’tit verre de lait avec ça?

 

« Un jour on se lève et on fout tout en l’air pour repartir à zéro. »…

Tous les matins je me lève - Jean-Paul Dubois
29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 23:25
La pyramide des besoins humains - Caroline Solé

« Si, un jour, la célébrité vous tombe dessus comme la fiente d’un pigeon sur la tête : fuyez. Plus personne ne vous regardera droit dans les yeux quand vous serez un demi-dieu. On vous fera des courbettes, mais vous serez traqué comme une bête. J’ai trop d’honneur, Maslow, pour jouer à ton petit jeu. Remballe tes paillettes, tes cerises et tes dollars, j’ai tourné la manivelle et j’ai vu trois têtes identiques : la mienne, la mienne et la mienne. J’ai touché le jackpot, mon pote. Moi. »

 

Au centre de l’écran, les mots surgissent d’une pyramide multicolore comme une invitation à changer de cap : « TOI AUSSI, JOUE TA VIE ». Il s’agit d’une émission de téléréalité, inspirée de la pyramide des besoins humains de Maslow, où les candidats doivent chaque semaine écrire un court texte dans lequel ils ont à rendre compte de la satisfaction des besoins du niveau en cours. La pyramide compte cinq niveaux, des besoins physiologiques au besoin de s’accomplir, en passant par la sécurité, l’amour et la reconnaissance. Le public votera, il n’y aura au final qu’un seul gagnant… 

 

« Christopher Scott, il me plaît bien ce nom. Il sonne comme la mascotte des paumés et des gars en marge. »

 

« Jouer sa vie » est exactement ce qu’était en train d’accomplir Christopher, quinze ans, au moment de s’inscrire, sans savoir que ce jeu allait à jamais changer sa vie. Adolescent fugueur et sans abri, il venait de prendre un train pour Londres et de tirer un trait sur son passé : un père qui le frappe et une mère qui ne lève pas même le petit doigt pour protéger son fils. Laissé à lui-même, il dort sur un carton à Leicester Square, dans Chinatown, un bout de trottoir comme un lieu d’appartenance. Il déambule dans les rues de Londres, nulle part où aller, il fume, boit, mendie, la douleur au ventre et la peur dans le sang. Mais il y aura Jimmy, son colocataire de trottoir, présence rassurante dans les nuits de Londres, le genre d’ami que l’on souhaite quand on vit dans la rue. Puis Suzie, qui se prostitue dans l’immeuble d’en face, un lampion rose allumé à sa fenêtre, qui sait, pour mettre un peu de lumière dans toute cette noirceur qui noue les tripes de l’adolescence.     

 

« On m’a marché sur les pieds. On m’a chanté des berceuses dans mon lit à barreaux comme on m’aurait offert des fleurs couvertes d’épines. Il y a des trous dans chaque pore de ma peau, des petits manques se sont creusés chaque fois que ma mère quittait la chambre. »

 

« J’ai claqué toutes les portes, mais l’ombre de mon père s’est infiltrée en moi. Il m’empêche de dormir toutes les nuits. »

 

Comment se sent-on quand du jour au lendemain on devient un héros? Christopher n’avait cherché qu’à se sentir chez lui quelque part. Et pour la première fois de sa vie, en atteignant le cinquième niveau, il venait de prendre conscience du vide dont seule la solitude arrive à vous y plonger, un bandeau sur les yeux…

 

« Mon pseudonyme escalade la pyramide, mais je vis toujours dans le caniveau. »

 

Dès les premières pages de ce roman jeunesse, je suis déjà captivée par l’histoire de cet ado qui nous amène à se questionner sur l’essentiel, la surconsommation et le besoin de toujours posséder plus. Le rôle d’une société qui tourne le dos aux gens de la rue est-il acceptable? La vie c’est comme la loto, on ne naît pas tous égaux. Un jour, on met une pièce dans la fente d’une machine à rêves et on mise tout ce qu’on a, même ce qu’on a perdu. Certains vont parler de destin, à mon sens, c’est qu’une manière d’embellir la réalité. Christopher ne cherchait qu’un lieu d’appartenance. En posant un regard sur le monde qui l’entoure, il réalisera à quel point le rythme effréné des humains est peu enviable. Et que la liberté n’a aucun prix...     

 

 « J’ai la corde au cou, le cordon emmêlé dans ce jeu de fêlé. Je veux sortir de la mêlée. Sans famille, sans copains, sans armée, je ferai une percée. Maslow, laisse-moi passer, escroc, laisse-moi percer. Et je prouverai au monde entier qu’on peut manquer de tout et franchir quand même trois niveaux sans crever. »

 

 « Le gros cafard, c’est comme crever un ballon au moment où il allait s’envoler. »

 

Un immense merci à mon amie Nadège pour ce magnifique cadeau, un roman que j’ai lu avec l’énergie de retrouver chaque jour Christopher et son coin de trottoir à Leicester Square, dans Chinatown. Et mille bisous de la part de Vincent qui l’a dévoré… xx

 

Les avis de Jérôme et Noukette

19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 02:05
Le problème avec Jane - Catherine Cusset

« C’est exactement ça le problème avec toi Jane. Si ça ne marche pas c’est à cause de toi.

-De moi?

-Tu es tellement passive. C’est toujours moi qui dois tout faire. Et quand une fois je te demande de faire un truc, un seul, tu sens que je n’en ai pas envie. Super.

-Tu veux dire, demanda lentement Jane en le regardant, que je suis toujours trop passive?

-Oui

-Tu veux dire qu’on n’a jamais bien fait l’amour?

-Exactement

-…si c’est vrai, tu sais quoi? Paie une pute! »

 

Il paraît que t’as un problème, Jane. Pourtant, je viens de terminer ton histoire et je me dis que qu’à ce compte, on a tous un sacré problème! À l’amour comme à la guerre, que celui ou celle qui ne s’est jamais trompé jette la première pierre… Plutôt, je te trouve extrêmement courageuse. Déjà, tu as eu la force de nous parler de ces hommes qui ont marqué ta vie. Et tu l’as fait avec la franchise de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver ni à perdre, et dont le temps lui a permis de reconnaître sa propre valeur.

 

Le problème avec toi, Jane, c’est que tu es une femme comme toutes les autres. Authentiquement imparfaite, tu rayonnes de tes qualités et tu grandis de tes limites. Le chemin que tu empruntes t’est unique, il t’appartient pour autant que tu ne laisses personne le tracer à ta place…

 

Eh oui, on se cherche, on se trouve et puis un jour, le cœur fourmille de sentiments doux. On se touche, on se découvre et on s’abandonne. Plus fort que tout, on se sent libre de cet amour assez vrai pour nous permettre de rester soi-même. Mais t’as raison, Jane, parfois il peut aussi nous faire tellement mal. C’est peut-être alors le temps de se demander ce que l’on cherche vraiment…  

 

Alex t’a laissé sans nouvelles depuis des jours. Et si c’était lui le problème? Et ton étudiant et ex petit ami, Josh, rien à faire de mieux celui-là que de se mettre à te psychanalyser! C’est lourdaud, tu ne trouves pas?

 

« Le problème avec toi, c’est que tu n’aimes pas ton corps. Tu refuses d’être une femme : c’est pour ça que tu n’as jamais eu d’orgasmes. Tu ne sais pas te détendre »

 

Effectivement, celui-là, il ne donne pas très envie d’avoir un orgasme! Bon, après il y a eu Norman, qui lui t’a demandé 20$ pour l’aider à payer l’addition au premier rendez-vous, quelle classe! D’autant plus qu’il croule sous l’argent à ne plus savoir quoi en faire. Il paraît que sa femme lui coûte cher, le pauvre. Ah oui, sa femme, le détail qui tue… On parlait de « faire des erreurs », mais ça, comment aurais-tu pu te douter qu’il était tellement égoïste? Enfin, il y a eu aussi Eyal, quelle brute! Puis Francisco, ton confident le plus intime, celui qui embrasse comme un Dieu.

 

« Elle repassait dans sa tête les images de la veille, leurs corps sur le tapis, la bouche d’Éric, sa poitrine large avec le duvet châtain, ses épaules musclées. Ses fesses rondes et fermes, ses cuisses, ses mollets parfaits et, au bas de son ventre, le sexe doux et brun tout petit quand il reposait sur l’oreiller des couilles et qui se gonflait sous les doigts de Jane jusqu’à se dresser, si grand qu’elle avait chaque fois l’impression d’être vierge. Juste la bonne taille. Elle aimait tout de lui. Sa langue rentrant entre les lèvres de son sexe, la fouillant ou l’effleurant avec délicatesse… »

 

Jusqu’au jour J d’Éric. Éric est celui de l’Amour avec un grand A. Pour lui, tu étais prête à renoncer à bien des choses, même à ce projet qui te tenait tant à cœur, avoir des enfants. Un jour, n’en pouvant plus, tu as aussi touché le fond et connu le désespoir d’un amour en chute libre. En venant enseigner le français à Old Newport, en banlieue de New-York, tu pensais refaire ta vie. Tu as vécu bien des peines, mais tu es restée celle que tu avais toujours été, une femme complexe et libre, sauvage, belle, indépendante, douteuse et insécure. En ce sens tu y as gagné tout ce qu’il y a de plus important au monde, le respect de toi-même. Et moi je t’admire…

 

Mais un mystère demeure. Qui peut bien être cette personne qui t’a envoyé anonymement un manuscrit portant le titre « Le problème avec Jane »? Et qui te connaisse assez pour raconter des détails intimes de ta vie, de la relation avec ton père à tes orgasmes?

 

Une lecture toute en tendresse et désespoir, de l’amour à l’acharnement, de la passion à la révolte. À travers une écriture parfois crue parfois douce, mais toujours émouvante...

 

Une auteure dont je dois la découverte à ma voyageuse de Lili! :D

Le problème avec Jane - Catherine Cusset
18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 20:44

"Parce que la douleur et la peine n'ont pas de frontières"

Le Québec est Paris...
Le Québec est Paris...
Le Québec est Paris...
Le Québec est Paris...
23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 15:35
Bérézina - Sylvain Tesson en side-car avec Napoléon

« Un vrai voyage, c’est quoi ?

-Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe ; une dérive, un délire quoi, traversé d’histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laissera pantelants, le soir, en larmes sur le bord du fossé. Dans la fièvre…

-Ah ? fit-il.

-Oui. Cette année, en décembre, nous devons aller au Salon du livre de Moscou. Pourquoi ne pas revenir à Paris en side-car ? À bord d’une belle Oural de fabrication russe. Toi, tu seras au chaud dans le panier, tu pourras lire toute la journée. Moi, je piloterai. Et tu sais quoi ?

-Non.

-Cette année, ce sont les deux cents ans de la Retraite de Russie, dis-je.

-Pas possible ! dit Gras.

-Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon ? »

 

Qui d’autre que Sylvain Tesson aurait eu l’idée de parcourir 4000 km en side-car sur les traces de l’empereur ? Enfin, c’est une idée que je pourrais très bien imaginer traverser l’esprit d’un Bison, pour peu qu’on lui offre de se tenir au chaud dans la caisse avec une bouteille de vodka à portée de main. Mais, mise à part cette vision jubilatoire, c’est bien ce qu’entreprit de faire Tesson avec quatre amis: Thomas Goisque, photographe, Cédric Gras, géographe, Vitaly et Vassili, deux amis russes appartenant à un club de motocyclistes suicidaires. Question de décorum ou pour donner vie à la passion de Tesson pour ces engins, ils entreprendront de voyager à bord d’une Oural vert kaki de fabrication russe – hommage aux Moujiks à casquette - un bicorne accroché sur la nacelle. Moi je dis qu’il faut quand même être un peu cinglé… et j’adore ça !

 

 

«Cédric Gras : les mecs, on m’avait vendu une partie de plaisir dans un side-car confortable où j’étais censé pouvoir lire et écrire.

-Tu te plains ? dis-je.

-Tu deviens précieux ? dit Goisque.

-Foutez-moi la paix ! dit Gras »

 

Ils partirent le 2 décembre 2012, saluant la mémoire de centaines de milliers de malheureux soldats, victimes d’avoir suivi leur chef. En répétant l’itinéraire de la Retraite de Russie, parsemé de visions cauchemardesques, le but ultime de Tesson était de faire taire en lui l’apitoiement dont l’homme est imprégné. C’était alors une effroyable boucherie, des hommes se mangèrent entre eux, emmitouflés dans des haillons, jetés nus dans les fossés, morts gelés. À moins 40, le froid tue ou rend fou. C’est le pire ennemi, pire encore que la famine, les épidémies et les privations...

 

« Le froid est un fauve. Il se saisit d’un membre, le mord, ne le lâche plus et son venin peu à peu envahit l’être. Les alpinistes savent que l’engourdissement est une réponse mortellement tentante. »

 

La Bérézina est une rivière de Biélorussie, affluent du Dniepr. Elle prend sa source dans des collines situées à 80 km au nord de Minsk. C’est aussi un lieu historique, témoin de la bataille opposant Napoléon aux troupes du Tsar en 1812. Deux cents ans plus tard, en traversant ces terres, théâtre d’un massacre sanglant, quels genres de questionnements peuvent émerger de l’esprit de Tesson et de ses hommes ? Au fil de ma lecture, plusieurs ont fait surface, des interrogations mises à l’épreuve par les cinq voyageurs en side-car, reflet d’une prise de conscience du courage des hommes. Qu’auraient-ils éprouvé, eux, en étant témoins de l’horreur ? Comment l’auraient-ils décrite ou encore supportée ? Est-ce qu’on s’habitue à côtoyer la mort ? À quelle extrémité la faim peut nous pousser?

 

Je crois que de ces épreuves, où l’on fait face à des marées de solitude et de détresse emplies d’autant d’impuissance, on ne peut faire autrement que prendre conscience de nos propres limites, elles-mêmes repoussées par la grandeur des obstacles. Qu’en connaissons-nous d’ailleurs si nous n’avons jamais été confrontés à en côtoyer même les frontières ? Laissés à nous-mêmes, je nous imagine nous découvrir des forces insoupçonnées dont les blessures inhérentes ne viendront nous affecter qu’une fois le tumulte passé. Il me vient en tête cette image de la mer qui, une fois retirée au loin par la marée descendante, laisse sur la peau la brûlure du soleil.

 

Dans un monde moderne, nous acceptons le sacrifice pour les gens de notre choix. Mais qu’en est-il dans ces circonstances où notre propre survie n’est plus que confinée à l’égoïsme issu de notre société individualiste mais une question d’entraide ? En temps de « guerre » - que je place entre guillemets pour signifier aussi les guerres affectives - je me dis que nous devons forcément nous dire que nous sommes des frères liés dans les épreuves. Peut-être après tout que la liberté se trouve là, dans l’amour que nous portons aux autres…

 

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Quel beau voyage j’ai fait avec cette bande de joyeux colorés ! Je le dois à un Bison qui s’est isolé dans une cabane avec des caisses de vodka, quelque part Dans les forêts de Sibérie.

 

Ce roman est drôle et touchant, du grand Tesson tout craché. C’est une immersion dans un monde que l’on croit imaginaire, tant il est fou, mais qui n’est rien d’autre qu’une aspiration de certains hommes à franchir les limites d’eux-mêmes… 

 

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« La vodka est hautement plus efficace que l’espérance »

Sylvain Tesson

 

« Avec Sylvain Tesson, la solitude ne frappe plus. Elle se distille dans une bouteille de vodka »  

Bison des grandes plaines

Bérézina - Sylvain Tesson en side-car avec Napoléon
Bérézina - Sylvain Tesson en side-car avec Napoléon
SYLVAIN TESSON ET CEDRIC GRAS

SYLVAIN TESSON ET CEDRIC GRAS

20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 01:34
De mer et d'amour - L'école des loisirs

« Par-delà la lande, je voyais jaillir des paquets d’écume blanche jetés au ciel par les vagues déchaînées. Je me suis collée au carreau pour tenter d’apercevoir le phare… Je n’oublierai jamais ce que j’ai vu alors… Le phare n’était plus ce solide bâtiment de pierre dressé fièrement face à la mer. Il ressemblait maintenant à un jouet d’enfant, fragile sous les éclairs de l’orage. »

 

Qu’y a-t-il de plus paisible qu’un phare pour éclairer la mer, la nuit venue? C’est une métaphore poétique, un repère. À l’image de l’amitié, il accompagne et guide, éclaire aux nuits de tempêtes quand la mer se déchaîne de remous intérieurs. C’est une boussole sur la marée des jours…

 

Le phare de l'oubli, de Fabian Grégoire, est une histoire de cœur mêlée aux embruns salés des vagues océanes. Dès les premières pages, j’ai tout de suite été happée par la beauté de ses illustrations qui épousent avec magie la douceur des coloris au bouleversement des propos. Ainsi, un coucher de soleil côtoie, l’instant d’après, une nature endiablée d’éclairs et de rafales de vent au milieu desquels un phare tente de survivre, tant bien que mal. Est-ce à l’image de l’homme qui cherche à se redresser quand le ciel au-dessus de sa tête est gorgé de tourmente ?  

 

Augustin avait 11 ans quand ses parents se sont installés à côté du phare. Un grand-père y vivait avec sa petite-fille, Lucie. S’il était gardien du phare, bien des années avant, il avait navigué sur des mers agitées. Il s’était même rendu au pays des Papous, dont il sculpte maintenant, avec nostalgie, de petits visages blancs dans les os de seiche échoués sur le rivage. Dans les replis du temps et le tumulte des jours, un phare est fièrement dressé face à la mer. Jusqu’au jour de la tempête où il s’est éteint…

 

Véritable histoire d’amour entre un grand-père et sa petite-fille, Le phare de l’oubli nous rappelle à quel point rien n’est plus fort que l’héritage d’amour. Que la mémoire et l’oubli nous fragilisent pour nous rendre aussi vulnérables qu’un bateau de papier sur une mer de flammes. C’est aussi une belle histoire d’amitié, ce phare fièrement dressé face à la mer et qui éclaire, jours et nuits. Mon exemplaire a quelque peu délaissé l’étagère océane pour ma table de chevet. Il veille sur mes nuits…

 

Dans Les évadés du Mont St-Michel, toujours aussi magnifiquement illustré par Fabian Grégoire, Augustin rend visite à sa mère, enfermée dans la prison du Mont St-Michel, pour avoir volé une couverture afin de tenir son petit au chaud. Autre « Augustin », autre lieu, une grande silhouette élevée vers le ciel et surplombant la mer. Un symbole à l’image du phare, imposant rocher où s’échouent, à marées hautes, les âmes blessées. L’endroit est mystique, dédale de couloirs dans un labyrinthe de salles voutées. Augustin organise la libération de sa mère. Petit enfant courageux dans un monde de grands... 

 

L’histoire de Justin est celle de milliers de familles et d’enfants qui ont Perdu en mer un être aimé. Un jour de tempête, avec une forte houle et beaucoup de brume, le père de Justin s’est penché un peu trop pour tendre sa ligne par-dessus le doris. Et les vagues l’ont emporté… Au lendemain du retour du Ferdinand, après plusieurs mois d’absence et à son bord un chargement de morues salées, une mère et son fils pleurent ce mari et ce père. Jusqu’au jour où on rendit un dernier hommage à sa vie de marin…

 

Ces trois histoires ont en commun la mer et ses tempêtes : celles du cœur et celles d’une nature contre laquelle nous ne pouvons rien. Elles nous rappellent nos limites et la cruauté des hommes, en plus d’éveiller en nous le fait que rien ne sera plus jamais comme avant une fois le tumulte des orages passé. Plutôt, il déposera en nous un courage sans nom, cette force face à laquelle des enfants courageux comme Augustin, Lucie et Justin seront devenus un peu plus fort encore. Elles sont aussi des histoires touchantes d’amour et d’amitié, d’héritage et de mémoire. Si la mer est libre et sauvage, elle entraîne aussi le cœur à affronter les épreuves de la vie…

    

Merci à toi manU de m’avoir permis ces grands voyages d’amour et de mer… 

 

Pour lire ses superbes billets :

 

Le phare de l'oubli

Les évadés du Mont St-Michel

Perdu en mer : la pêche à Terre-Neuve

De mer et d'amour - L'école des loisirs
6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 19:25
Avoir un corps - Brigitte Giraud

« Au commencement je ne sais pas que j’ai un corps. Que mon corps et moi on ne se quittera jamais. Je ne sais pas que je suis une fille et je ne vois pas le rapport entre les deux. »

 

Au début, on ne se rend compte de rien, et peu à peu tout se bouscule, le corps change. C’est un bouleversement intime. Un contour flou qui se forme, des hanches qui se dessinent. C’est se découvrir petite fille, puis adolescente. C’est devenir femme et être conditionnée à plaire, avec nos doutes et nos humiliations. C’est un reflet de société qui nous apprend à cadrer dans un modèle de séduction, l’importance d’une image de féminité qu’on cherche à nous faire croire, un corps rond qu’on nous enseigne à appréhender….

 

Les époques changent, adieu les rondeurs et bonjour la minceur (maigreur ?). Attention aux bourrelets ! Ne mangez pas trop de crème glacée ! Vous avez vu ses fesses ? Oui, on les a vu, elle ne sait pas encore qu’elle est unique et que la beauté se dessine sur les contours du cœur. Avoir un corps, c’est réaliser que les hommes et les femmes ne sont pas assujettis aux mêmes règles. C’est un cri d’injustice auquel j’ai envie de répondre, bouffez-en des desserts, vous serez encore plus belles !

 

« Ça commence avec une parole de ma mère. Désignant le sandwich que je viens de me confectionner avec une épaisse couche de beurre, elle espère que je ne vais pas « manger tout ça ». Comme je la toise du haut de mes treize ans, elle ajoute que je vais prendre des formes. Je comprends et puis je doute, et pour la première fois, je regarde mon corps comme un objet sur lequel je peux agir. »

 

Le corps c’est prendre des formes et ne pas trop savoir si on doit s’en réjouir ou non…

 

« Ma mère me confectionne un manteau. Le tissu ne me plaît pas, marron à gros carreaux. Elle prend une nouvelle fois les mesures, prétextant que j’ai grandi. Elle pousse toujours un cri quand elle en vient aux épaules et m’accuse d’être trop carrée. Je ne sais pas ce qu’il faut comprendre par carrée. J’entends dire que ma cousine Pauline est ronde. Je me demande s’il vaut mieux être ronde ou carrée, j’espère que cela n’est pas grave. »

 

Ce superbe roman de Brigitte Giraud est écrit avec une pudeur et une délicatesse incroyable, sans toutefois ménager les mots. Elle y va d’un style incisif et franc pour rendre compte du voyage d’une femme à travers son enfance, son adolescence, sa vie de femme et de mère. Elle nous fait prendre conscience de nos propres tabous, du chemin que nous empruntons dans ce corps qui nous appartient.

 

Le corps …

 

… c’est un vêtement sur la peau, la fragilité de la nudité. C’est celui de l’autre que l’on découvre, différent du sien. L’acceptation d’une peau inconnue qui touche la sienne. C’est une confirmation qu’on est vivant. Le manque physique quand l’autre n’est pas là, une envie de plaire, un corps qui respire. C’est faire l’amour et ressentir du plaisir. C’est une suite d’émotions enfouies à l’intérieur de soi, tantôt douces, tantôt fragiles, mais aussi excessives, fougueuses. Un apprivoisement de soi. C’est la sensation du chaud et du froid. D’un glaçon sur la peau, un frisson des sens. C’est le jeu des enfants qui jouent au docteur. Mais c’est parfois aussi un corps que l’on viole, maltraite. Une violence. Un chagrin dont le corps se souvient. La capacité de donner la vie, un corps dans son corps. C’est aussi un avortement, un vieillissement, un corps malade. C’est le corps qui nous habite tous…    

 

« Je me demande à quoi tient le désir, pourquoi le corps tressaille, pourquoi le ventre se creuse quand l’autre apparaît. À quoi tient cette fascination, cette façon de changer chaque détail du corps de l’autre, chacune de ses paroles, chacune de ses attitudes en une exception ? Pourquoi tout en l’autre est événement, étonnement ? La voix surtout, le grain unique, la façon de composer les phrases, les intonations, les silences, les sous-entendus. Pourquoi, une fois que l’amour aura passé, s’il passe, les mêmes gestes, la même démarche deviendront invisibles voire insupportables ? »

 

Avoir un corps, s’en soucier, se réjouir de manger un mille-feuille double crème pâtissière, triple chantilly et extra glaçage.

 

Parce qu’on ne passera pas notre vie à être à trois kilos du bonheur...

 

Merci ma gentille NADAEL de m’avoir fait découvrir ce superbe roman! Je me suis régalée autant que d’une pointe de gâteau… xxx

 

Pour lire ses deux billets signés Brigitte Giraud :

 

Pas d'inquiétude

 

Nous serons des héros

Avoir un corps - Brigitte Giraud
10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 00:56
Ulysse from Bagdad - Eric-Emmanuel Schmitt

« Le problème des hommes, c’est qu’ils ne savent s’entendre entre eux que ligués contre d’autres. C’est l’ennemi qui les unit. En apparence, on peut croire que le ciment joignant les membres d’un groupe, c’est une langue commune, une culture commune, une histoire commune, des valeurs partagées ; en fait, aucun liant positif n’est assez fort pour souder les hommes ; ce qui est nécessaire pour les rapprocher, c’est un ennemi commun. »

 

Bagdad est en feu. Les bombardements grondent de toutes parts. Attentats-suicides, coups de feu et explosifs, la ville est plongée dans le chaos. D’abord, il y eut Leila, ce grand Amour. Puis son père, sa nièce, ses beaux-frères : tous morts. Pourtant, jusque là, Saad n’avait jamais imaginé sa vie ailleurs que sous l’aile protectrice du parti Baas de Saddam Hussein, transmission d’un héritage religieux plus qu’affectif. Admiré par son peuple autant que redouté, le dictateur irakien venait de déclencher, en 90, la guerre contre le Koweït. Alors que son peuple crevait de faim, il construisait de nouveaux palais, proclamant, à coup de dictature, sa haine à l’encontre des kurdes, juifs, chiites, complices d’Israël ou amoureux de l’Amérique. Mais tout cela, c’était avant Leila. Car depuis sa mort, les choses ont changé…

 

« Le passé n’est pas un pays qu’on laisse facilement derrière soi »

 

Aujourd’hui, Saad déteste le monde arabe. Il a besoin de quitter l’Irak, de s’enfuir, d’éclore ailleurs. Autre villes, autres pays. Il caresse l’idée de gagner l’Europe. D’abord se rendre au Caire, rejoindre ensuite la Lybie, traverser jusqu’à Lampedusa puis Malte et s’établir à Londres. Le statut de réfugié lui est refusé. Pour l’aider à passer les frontières, on lui proposera de devenir terroriste, de rallier Al-Qaida et le mouvement islamiste. Sait-il seulement, comme migrant, le chemin qui l’attend? Comment parcourir des milliers de kilomètres sans un dinar? Le monde clandestin offre un univers cimenté par la peur et la méfiance. La promesse d’une vie meilleure arrivera-t-elle à effacer en lui cette vie d’avant marquée par la guerre, les souffrances et les morts? Durant ce long périple, il sera accompagné par le fantôme de son père, avec qui il aura des conversations sur l’importance des choix que nous faisons et avec lesquels il faut accepter de vivre. 

 

« Les hommes sont des papillons qui se prennent pour des fleurs : dès qu’ils s’installent quelque part, ils oublient qu’ils n’ont pas de racine »

 

« Le bonheur qu’on attend gâche parfois celui qu’on vit »

 

À bord des bateaux chargés de clandestins, il souffrira de la soif, de la faim, de crampes à l’estomac, de douleurs insupportables. Le visage hagard, épuisé, il savait pourtant qu’il confiait sa vie à une fragile embarcation. Qu’en mer, quand la tempête se lève, les vagues ont des lames affinées qui vous avalent et vous noient. Et que peu survivent au naufrage… Mais Saad était prêt à tout pour oublier cette vie d’avant. Car en plus de la mer, il vivra la peur des gardes-côtes, la terreur des centres de détention et les interrogatoires sans fin. Il fuira la mafia d’Italie, les barbelés, les gens douteux et les assassins. Saad a envie de liberté autant qu’il a besoin de refaire sa vie. Ailleurs…

 

« -D’où es-tu?

-Je ne m’en souviens plus, Vittoria.

-Bien sûr… tu me le diras plus tard. Comment t’appelles-tu?

-Je ne m’en souviens plus. Comment veux-tu m’appeler?

-Puisque je t’ai trouvé nu sur la plage, telle Nausicaa découvrant Ulysse nu entre les roseaux, je t’appellerai Ulysse. »

 

Tel Ulysse, Saad est un héros. Il a choisi la vie à la mort, la liberté aux chaînes de la dictature.

 

« J’aimerais que tu t’épanches, Ulysse, que tu me fasses confiance, que tu me décrives ton passé.

-Qu’est-ce que ça changerait?

-Ça me permettrait de t’aimer mieux.

-Ta façon actuelle me convient.

-Ça prouverait que tu m’aimes. »

 

Éric-Emmanuel Schmitt arrive une fois de plus à me secouer les tripes. Cet homme, de loin l’un de mes auteurs favoris, est un vrai génie. Un génie de sensibilité face aux souffrances humaines et aux couleurs de l’âme. Il arrive à analyser le contexte historique et les enjeux dans lesquels ses personnages s’inscrivent pour nous faire vivre, de près, tantôt leurs blessures, tantôt leurs défis. Son univers romanesque est habité par la générosité et l’entraide. Dans Ulysse from Bagdad, donnant vie à Ulysse à travers le personnage de Saad, il questionne le sens du mot liberté et du sentiment d’appartenance. Être libre, mais a quel prix? Avec et contre qui? On a beau fuir son pays, ce qu’on trouve au bout du chemin n’est pas forcément le rêve qu’on souhaitait. Si l’homme était resté nomade, aujourd’hui, y aurait-il autant de frontières? Une chose est certaine, le rêve est le moteur de la vie. Et cette lecture s’inscrit parfaitement dans la crise actuelle des migrants en Syrie.

 

« Ériger des frontières, est-ce la seule manière pour les hommes de vivre ensemble? »

 

Merci à vous M. Schmitt, votre plume est magnifique et vos mots trouvent écho en moi…

 

Petit encart pour mentionner les romans d’Éric-Emmanuel Schmitt que j’ai adoré, comme je n’aurai peut-être jamais l’occasion de faire des billets sur ces lectures. Mes plus gros coups de cœur vont à ses romans du Cycle de l’invisible : Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, Oscar et la Dame rose et L’enfant de Noé. Sans oublier tous les autres : Lorsque j’étais une œuvre d’art, Milarepa, Le Sumo qui ne pouvait pas grossir, La Part de l’autre, Ma vie avec Mozart et d’autres encore.

 

Voir les billets de Céline du blog Le livre-vie :

 

Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran

Oscar et la Dame rose

L'enfant de Noé

Ulysse from Bagdad - Eric-Emmanuel Schmitt
13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 01:39
Les dames de nage - Bernard Giraudeau

« Je peux voir la canopée comme des vagues immobiles auxquelles seul le vent de la montagne donne une vie de mer sombre. Il traîne des brumes alanguies que le soleil levant finit toujours par enflammer. Au-delà, il y a un grand fleuve et bien au-delà la mer, la vraie, l’infinie, qui se dessine parfois comme un trait de lumière pour souligner l’indéfini du ciel. J’aime cet endroit comme une escale de paix. Je suis un égaré ayant décidé de se poser, de rester là dans chaque instant des souffles. J’apprends l’attente, celle de l’instant, celle de la pluie, des jours à venir, de la nuit, de la première étoile, celle du feu pour les repas et pour réchauffer les soirs. J’attends sans impatience, en vivant l’instant comme une éternité »

 

Il y a de ces voyages dont on ne voudrait jamais revenir. De ceux qui nous transportent sur des vagues d’émotions si fortes que l’on souhaiterait s’y enfermer pour vivre en cette apnée de l’instant qui ne fuit jamais. Chemin faisant, au cours de la traversée, il nous arrivera de nous perdre, malgré les repères et la force des souvenirs. J’ai aussi échoué sur des terres qui m’étaient inconnues, face contre vent, parce que comme Marc, Amélie, Michel, Marcia, Mama, Diego et tous les autres, je partais voyager au cœur de ma vie, à travers le désordre des émotions qui nous fragilisent et nous rendent plus forts encore, et auxquelles je cherchais à donner un sens. Cette valeur que l’on accorde aux événements qui ont tissé la toile de notre existence ou qui les auront aussi dénoués par petites touches de souffrances et d’envie. La route m’aura apprise à regarder droit devant sans ne jamais rien nier des odeurs du passé. À connaître le désarmement face au choc amoureux, à ressentir l’abandon des sens, laisser libre court à mes pensées et à me donner entière au nom de ces rencontres, qu’elles soient d’amitié ou d’amour. Après… est-ce qu’il y a plus beau voyage?   

 

« Je regardais au loin la mer agitée. J’aime ce temps qui vous menace, vous provoque, boursouffle l’océan en une rage inutile mais belle »

 

À l’encontre des dames de nage, ces embouts de métal qui servent à fixer les rames d’une embarcation et permettre les mouvements du rameur, Marc voyage à travers ce perpétuel mouvement de recul propre aux gens qui refusent de s’engager. Il enracine ses rêves à des amours de ports, noyades en secousse aussi éphémères qu’une escale sans ancrage. Puis, avide d’imprévu, le marin reprend la mer, laissant derrière lui, sur le quai de ses envies faussement épanouies, quelques traces des soupirs que les femmes lui auront arrachés. Il n’aura jamais su s’amarrer…

 

Son seul port d’attache porte le nom d’Amélie, l’amour de ses sept ans. Elle avait deux fois son âge et gravé en lui cette brûlure du désir et la douleur de l’attente. Un premier amour aussi grand que peuvent laisser en nous ces frissons de jeunesse que l’on pleure toute sa vie ou que l’on regrette avec nostalgie. Jusqu’à rêver de poser sur ses seins tous les baisers qu’il avait gardés pour elle depuis l’enfance...  

 

« Je l’ai aimée comme un enfant, comme un homme, comme je n’ai jamais plus aimé. Son corps était parfait et elle était ma lumière. Elle avait un grand cou pour poser des baisers et des cheveux blonds, doux, dans lesquels parfois, quand elle voulait bien, je cachais mon visage. Ses yeux me donnaient des frissons. Elle ne marchait pas, elle dansait. Un ange avec des seins comme des oiseaux. Je me suis barbouillé d’elle, insatiable »

 

Michel a voyagé sur d’autres rivages, les terres noires d’Afrique. À l’image de Marc, il est ce voyageur fatigué, insoumis aux règles du temps, incapable de s’ancrer et craignant d’aimer. Mais Mama, une magnifique Toucouleur lui apprendra l’amour et ses secrets, la peau lisse des femmes et l’odeur d’un parfum qui bouleverse les sens. Il n’avait que douze ans et déjà l’amour se vivait comme une évidence, un élan impatient dont il fallait vite remplir le vide. En lui offrant ses premiers soupirs de jouissance, elle lui enlèverait à la fois une part de l’essentiel, l’innocence. Et ferait de lui ce petit homme ayant grandi beaucoup trop vite. Puis, il y eut Maïmouna, belle, féline, désinvolte, inaccessible… Sous le tamarinier, elle lui parlera du vent. Fidèle, Michel aura passé sa vie à le poursuivre, jusqu’à l’épuisement…

 

« Mon amour est sauvage, multiple. Il est cette odeur délicieuse de l’attente, ce sanglot étonné, cette caresse chaude, cette silhouette au bord du fleuve. Il est ce vent insoumis, cette profondeur marine, une algue au plus fort du courant. Il n’a pas de nom, il est femme au large du quotidien, femme offerte et libre. Je l’ai vu en Orient derrière une lune de papier huilé, dans ce jardin clos où meurent les tourterelles, sur ce banc, où j’attends. Tout ceci jusqu’à Maïmouna, pour le pire »

 

Je suis ressortie de cette lecture profondément émue, si bien que j’arrive difficilement à en parler sans avoir le sentiment de minimiser la beauté des mots de Giraudeau. Il arrive avec tellement de sensibilité à nous livrer, dans une prose d’amour, ses passions les plus intimes : la mer, les voyages et la beauté des femmes. Arrière-petit-fils d'un cap-hornier, à seize ans il s'est engagé dans la Marine nationale et fait le tour du monde deux fois. À l’image de ses personnages, j’imagine sa jeunesse bouleversée par la sensualité et le goût du mystère. À travers quelques fragments de leur vie, il nous livre des instants de bonheur fragile, des passions, des fièvres, des réflexions, des déceptions aussi, des lâchetés, des peurs et des doutes. Tout ce qui contribue à rendre l’humain plus beau. Avec, en paysage de fond de cette mer qui vacille au gré des tempêtes, entre l’Afrique et le Chili, l’éternel déchirement de l’homme entre la quête et la paix, le désir et l’abandon…

 

********************

 

«Cap à l’ouest, le regard porté sur les vagues, les mains sur les femmes», un BISON imagine avec émotions les hauts plateaux d’Atacama où le soleil et le sel brûlent la peau, là-bas, au bout du monde, au pays de Coloane et Sepulveda…

 

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La Rochelle, mes 17 ans et cet amour de vacances… et s’il s’appelait Bernard? ;-)

Merci Bison de m’avoir permis de faire ce grand voyage... 

 

« J’attends sans impatience, en vivant l’instant comme une éternité » 

 

L'avis d'EEGUAB

Les dames de nage - Bernard Giraudeau
13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 01:15
Je reviens de mourir - Antoine Dole

« I smoke your brand of cigarettes

And pray that you might give me a call

I lie around in bed all day just staring at the walls

Hanging round bars at night wishing I had never been born

And give myself to anyone who wants to take me home »

 

Garbage, Cup of coffee

 

 

Un cri déchire la nuit, première cassure.

Ce cri est celui de Marion...

Il rompt l’avenir et nourrit l’incertain.

 

Quelques mois plus tôt, elle arrivait à Paris pour refaire sa vie. Venue de nulle part et nul endroit où aller. Des journées qui se résument à manger, dormir et tenir debout. Elle repense à ce père qu’elle cherche à tuer en elle et le lit défait des nuits interminables. Poupée de verre qui se casse sur le sol d’une enfance innocente. Rien ne sera plus jamais pareil…      

 

« J’ai senti les murs comme quand j’étais enfant, sans porte ni fenêtre, la menace à nouveau, la peur partout. J’ai trouvé l’amour triste, pas ce que j’avais cru, il ne suffisait pas d’aimer pour l’être en retour »

 

Elle loue son corps aux hommes que Nicolas l’oblige à rencontrer. Obéir pour éviter les coups, pour survivre, aussi par amour. Pour se donner le sentiment d’être aimée de l’homme qui la méprise. Elle recherche l’amour comme on cherche à comprendre les choses qui nous sont incomprises. Comment peut-il en être autrement quand on n’a pas appris à exister pour soi-même et que le besoin de l’autre est plus fort que la hargne qu’il nous offre en retour? Surtout, nourrir l’espoir que les choses changent, d’être ramenée à la vie, à l’abri de tout.

 

« C’est plus difficile d’aimer quand on n’a pas entrainé le cœur à prendre des coups »

 

L’instant d’une illusion et tout bascule à nouveau. Rejet et coups de pied dans les côtes. Un simple réflexe, une colère, un dégoût. Un mot de trop de sa part, l’excuse parfaite. Et mourir l’instant d’après… Son corps est une plaie qui se referme chaque fois sur un espoir qui conduit inévitablement à la fatalité de l’amour.

 

L’âme de Marion s’est fracturée. Entre la solitude et le vide, elle vit dans la honte coupable de ne jamais avoir été à la hauteur. Diminuée par les hommes, dépréciée par la vie…

 

« Il neige à l’intérieur de moi, comme une saison morte »

 

Second cri dans la nuit, deuxième cassure.

C’est le cri d’Ève

Il rompt le silence des nuits paisibles et des après-midi sans fin.

 

Elle fréquente les sites de rencontre où, sans amour, elle offre son corps à qui est assoiffé de sexe. Ève ne fait pas l’amour, elle baise. Comme une revanche sur la vie, elle méprise et contrôle les hommes, convaincue que de l’espoir et du rêve naît l’envie, et que l’envie conduit à la déception. Surtout, ne pas s’attacher et prendre le dessus sur ses émotions, « donner juste assez pour pouvoir tout reprendre ». Une fois les mecs partis, elle se caresse dans l’intimité de sa chambre pour remplir le vide qu’ils auront laissé en elle.

 

« J’enfonce les ongles dans le palpable, le bout des doigts râpés à trop chercher l’appui. Rien qui ne se disloque, rien qui ne cède pas. Dans tout ce que j’attrape y a rien d’assez solide pour supporter le poids des choses »

 

Mais avec David ce sera différent, elle apprendra le manque. La beauté d’être soi. L’acte de se donner et recevoir dans l’amour. Arrivera-t-elle à combattre ces sentiments nouveaux qui émergent en elle sans avoir à se blinder? Sans avoir à craindre et entrevoir un avenir? À ses yeux, l’amour est une forme de mort lente qu’il faut fuir avant d’en crever.  

 

L’âme d’Ève s’est fracturée. Entre la rage et le mépris, elle vit emmurée dans la crainte de ne jamais pouvoir aimer. Diminuant les hommes, dépréciant la vie…  

 

« Les gens qui souffrent n’ont pas besoin de mots pour se reconnaître… »

 

À travers Marion et Ève, Antoine Dole nous livre le témoignage touchant de deux femmes aussi différentes qu’elles ont tout en commun, une soif d’amour et de tendresse, d’une caresse apaisante, du sentiment de sécurité affective. C’est avec une force inouïe qu’il nous parle de l’instinct de survie, de la confiance et de la force fragile en chacun de nous. Mais au-delà de tout, de ce besoin viscéral d’aimer et d’être aimés en retour…  

 

Merci manU de m’avoir amenée à croiser le destin de ces deux femmes. Je ressors de cette lecture profondément touchée par les couleurs de l’âme humaine… 

 

Photo d'Antoine Dole

Je reviens de mourir - Antoine Dole

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