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21 mai 2014 3 21 /05 /mai /2014 23:27

sepulveda

 

«L’autre s’éloigna pour ne pas le gêner, mais l’attention que le vieux portait au livre était telle qu’il ne supporta pas de rester à l’écart. 

-De quoi ça parle ?

-De l’amour.

À cette réponse du vieux, il se rapprocha, très intéressé.

-Sans blague ? Avec des bonnes femmes riches, chaudes et tout ?

Le vieux ferma le livre d’un coup sec qui fit trembler la flamme de la lampe.

-Non. Ça parle de l’autre amour. Celui qui fait souffrir.

L’homme se sentit déçu. Il courba les épaules et s’éloigna de nouveau. »  

 

Je savais qu’en relisant ce si beau roman, je serais à nouveau touchée d’émotions par cette jungle de l’Amazonie, peinte à travers le regard d’un homme qui a le courage de ses convictions. C’est en réalité plus qu’un roman, un grand cri humain auquel je me suis senti la volonté de me rallier, pour le meilleur et pour le pire. Quand on aime la nature autant qu’elle habite l’âme et les tripes de l’auteur, on ne peut que pleurer en le refermant sur ses dernières pages. Ce face-à-face avec la nature est douloureux, criant de vérité sur la bêtise de l’homme, la soumettant aux cruautés de son ignorance. Ce roman est d’autant plus douloureux qu’il le dédie à Chico Mendes, ami et défenseur de la forêt amazonienne, assassiné quelques années plus tôt pour ses idéaux.   

 

Antonio José Bolivar habite El Idilio, un bord de fleuve amazonien, en apparence idyllique, où il jouit d’une certaine liberté. Papayers, ouistitis, toucans et nature sauvage sont autant de beautés qu’il côtoie chaque jour. Les Jivanos, indigènes issus du peuple des Shuars, lui ont tout appris de la chasse et de leurs mœurs. Dans la solitude de sa cabane en bambou, il fume des cigares, s’abreuve de Frontera et lit des romans d’amour. Mais pas n’importe lesquels… Il lui en faut qui font bien souffrir, même terriblement, avec des amours désespérées et des fins heureuses. Des romans d’amour où il s’émeut tant qu’il pleure à chaudes larmes. Une manière d’échapper à ce monde de brutes, « d’oublier la barbarie des hommes »… Un contraste que je rends grâce à l’auteur d’avoir eu le génie de trouver.

 

Quand est retrouvé dans une pirogue le cadavre d’un homme, Antonio José Bolivar est le seul à comprendre qu’il s’agit d’un acte de justice. S’ensuivront 3 autres assassinats. Une femelle ocelot a perdu ses petits, sauvagement tués par la main de l’homme. Folle de douleur et de rage, elle sort ses griffes, acérées, rôde et tue. Sur les berges du fleuve, on entend ses sanglots, désespérés, presque humains… Merde, il n’y a pas que les hommes à ressentir des émotions! Et c’est à ce passage du livre que j’ai pleuré la première fois… J’ai pris part à cette vengeance de l’animal comme une mère protectrice le ferait si on s’attaquait à ses petits…

 

Accompagné d’un groupe de cinq aventuriers Shuars, Antonio sera mandaté par le maire de la ville, alias la Limace, de retrouver la bête et de la tuer. Ce gros colon est plus occupé à gérer son stock de bière qu'à faire régner l’ordre. On le déteste d'autant qu’il est à l’image de ces imbéciles qui brutalisent les forêts et se les approprient. Si Antonio se sent contraint de prendre part à ce massacre, c’est uniquement pour se venger de cette jungle qui lui a pris son amour et ses rêves, Dolores Encarnacion del Santisimo Sacramento Estupinan Otavalo (…!), sa fiancée. Il est habité par la honte, marchant à contresens des valeurs qui lui sont viscérales. Il sait que la paix est constamment menacée dans cet environnement. Il sait aussi que les hommes, de tout temps, et en tous lieux, ont soif de pouvoir et manquent de jugement. Qu’ils détruisent ce qu’ils n’arrivent plus à contrôler. Qu’ils se sentent bien plus grands et bien plus forts que tout ce qui les entoure, probablement parce qu’au fond d’eux-mêmes ce sont eux les plus vulnérables. Quand une femelle ocelot se venge, qui est alors la proie de qui ? Qu’importe le dénouement du combat entre l’homme et l’espèce, Antonio ne se sentira jamais vainqueur. Si seulement les hommes avaient en eux un peu de sa foi. Quant à moi, je sors de ce roman avec un sentiment de fragilité, de peine, car comme lui, j’ai honte et je sais que la partie n’est pas gagnée. L’humain est capable de tout…

 

ocelot1

commentaires

manU 23/10/2014 21:08

Je l'ai adoré celui-ci !

Nad 02/12/2016 19:02

Mmmmmmmmmm et quand on est au "régime", on les fait mariner dans le Jim Beam Apple........... ^^ ;-)

le Bison 02/12/2016 10:06

Voilà j'ai perdu foi en l'âme humaine. Comment savourer des cuisses de grenouilles, rissolées avec une petite persillade aillée et dans une fondue de beurre salé... Mmmh c'est trop bon Mmmh c'est trop atroce.
:D

Nad 02/12/2016 00:48

"L'humain est capable de tout"....... ptdrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr ^^

le Bison 01/12/2016 13:15

Tu crois que l'homme serait capable de manger des cuisses de grenouille ?

Nad 23/10/2014 23:54



Coucou manU, Sepulveda est un auteur que j’aime énormément. Et ce petit roman particulièrement, avec un regard lucide sur l’homme, capable de
tout, même des pires atrocités (commentaire rédigé à l’encre de grenouille)



Malika 27/05/2014 09:08

Je l'ai lu il y a quelques mois après en avoir tant entendu parler, je ne suis malheureusement pas tombée sous le charme de ce roman, il ne m'en reste d'ailleurs plus grand chose. Je crois que cela
tient beaucoup au format très court, j'ai besoin de temps pour m'immerger dans une histoire, c'est d'ailleurs pour cela que je ne lis jamais de nouvelles.

Nad 27/05/2014 22:30





Comme toi je ne suis pas portée vers les nouvelles, elles sont trop
courtes et je reste toujours sur ma soif. Mais chez certains auteurs, comme Sepulveda, Zweig, Coloane et Ogawa, ça passe bien… 


 



Theoma 26/05/2014 11:21

un classique !

Nad 27/05/2014 22:15



En effet... 



Nadael 26/05/2014 10:09

Voilà bien longtemps que ce titre est noté dans mon cahier... ton billet est une bonne piqûre de rappel, il faut que je lise ce livre!

Nad 27/05/2014 22:22



Si tu aimes les romans écologiques, tu devrais l’aimer. Sepulveda
est un auteur remarquable, un passionné de la nature. En lisant ses romans, j’ai toujours un peu l’impression de prendre part à ses combats. Je m’emporte, peut-être même un peu trop!



Théo 25/05/2014 20:05

l'humain est capable de tout, oui ... et probablement suicidaire au niveau de l'espèce.
Tu m'as vraiment donné envie de lire ce livre, chère Nadine et d'aimer ce vieil homme qui lit des romans d'amour ...
Comme d'autres écrivent des poèmes d'amour.

Bises

Nad 26/05/2014 02:01



Je crois que
tu aimerais beaucoup cet auteur / ce livre, c’est tout à fait ton genre. Je viendrai poser ici tes éléphants qui pleurent… Ce texte m’avait tellement touché…


Bisesss




dimdamdom59 24/05/2014 22:06

Bonjour Nadine!!!
Je ne connais pas cette lecture ni l'auteur, mais la manière dont tu nous invites est vraiment tentante.
Je ne sais pourquoi l'ambiance que tu nous décris me fait penser à l'association de deux livres que j'ai lus et que j'ai adorés.
L'un sous le ton de l'humour : Pourquoi j'ai mangé mon père de Roy Lewis
L'autre sous le ton de la sagesse que j'ai lu au moins sept fois : Les sept plumes de l'aigle d'Henri Gougaud
Merci pour ce beau partage!!!
Bonne soirée!!!
Domi.

Nad 26/05/2014 01:56



Coucou Domi,
ma Ch’ti favorite


Je n’ai lu ni
l’un ni l’autre de ceux que tu mentionnes ici, mais ils me sont passés sous les yeux souvent. Je regarderai de plus près…


Sepulveda
fait dans le roman écologique.


p.s :
as-tu vendu le fameux immeuble ? mdrrrrrrrrrrr


Bonne
nuit 



christw 24/05/2014 18:00

Je mets ce titre de Sepulveda dans ma liste à lire !

christw 24/05/2014 18:00

Il faut militer, participer aux associations qui défendent la nature, c'est la meilleure façon d'avoir la conscience en paix. Le fait de ce billet est déjà un geste qui va en faveur de la défense
de l'environnement qui se dégrade trop vite.
Plus passivement, je regarde souvent les vieilles émissions "Ushuaïa nature" de Nicolas Hulot : il insuffle de l'énergie.

Nad 26/05/2014 01:54



Super, je remarque que cette émission est télédiffusée tous les
lundis soirs chez moi. C’est définitivement quelque chose que j’aimerais regarder. Des hommes comme Sepulveda, ou d’autres encore, contribuent par leurs gestes, leurs écrits, à rendre le monde
meilleur, et j’y crois. Ils parlent au nom de ceux qui ne peuvent le faire d’eux-mêmes, c’est déjà beaucoup. J’admire ces convictions profondes, ces combats qui dénoncent la bêtise de l’homme. Et
je me plais aussi quand je constate que comme cette femelle ocelot, l’humain n’a pas toujours le dernier mot…



le Bison 23/05/2014 22:16

Je serai bien incapable de dire quoique ce soit sur ce roman. Je l'ai lu, bien évidemment. Pour découvrir Sepulveda, on commence souvent - forcément - par celui-ci. Mais sa lecture est tellement
ancienne par rapport aux autres que mes souvenirs se sont estompés. Avec le temps - ou la binouze - j'ai appris à en aimer d'autres de cet auteur qui m'ont encore plus ému que ce vieux qui lisait
des romans d'amour. Mais peut-être est-ce pour cette raison que je devrais relire cette histoire...

Nad 02/12/2016 00:47

Je pense aussi que c'était mon premier roman latino! :D
Je n'ai toujours pas lu "Un nom de torero" et je me souviens maintenant que c'était celui que tu me suggérais. Mon cœur est toujours dans les "Dernières nouvelles du Sud"...

le Bison 01/12/2016 13:13

Difficile d'en sortir un favori. Surtout que celui-là, je l'ai lu il y a bien longtemps, à une autre époque. Et je me dis vraiment qu'il faudra que je le lise, pour comparer, maintenant que j'en connais plus sur l'auteur et sur l'Amérique du Sud. Probable, même d'ailleurs, que ce vieux qui lisait des romans d'amour était mon premier roman latino-américain...

Mais bon, s'il faut en choisir, je crois que de toute façon tu les as tous lus... alors je dirais, de mémoire et à égalité :
- un nom de torero
- le monde du bout du monde
- le neveu d'Amérique
- le prochain peut-être que je lirai...

Nad 24/05/2014 01:37



Comme toi Bison je passe toujours de bons moments avec Sepulveda.
Un homme qui a le courage de ses convictions et qui a forcément contribué à changer les choses par son engagement écologique. Dans celui-ci, ce qui m’a vraiment touchée, c’est cette idée de la
lecture de romans d’amour dans un monde de brutes. Des amours qui font souffrir, des amours désespérées avec des fins tristes. Quelle ironie ! Trop bon…… Quel est ton favori?


Tabarnak ! Une binouze de Chambly pour l’Bison et directement dans
son ranch!



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