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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 20:50

L’Afrique saignée à blanc (Partie 1)


Qui oserait lui dire qu'il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, Mamadou n'a jamais voulu avoir le moindre avis, non il n'a pas changé d'avis mais c'est la vie qui l'a changé en lui proposant en échange le spectre de la mort. Lui qui savait si peu a acquis la certitude qu'il en savait déjà trop au sujet de rien et il se garde bien d'en connaître plus de peur de découvrir qu'ici la vie ne vaut rien; c'est dans l'incertitude du lendemain qu'il s'est forgé la certitude de ses doutes dans l'ignorance qu'il a trouvé la paix; depuis qu'il n'est plus sûr de rien, qu'il n'est plus rien tout esclave de ses doutes il s'est libéré de ces souvenirs qui engendrent la tristesse

En recherchant le bonheur tout relatif dans l'oubli.

Hier est déjà si loin et demain, qu'importe demain, c'est aujourd'hui qu'il faut survivre pour gagner sa place au sérail des vivants, aujourd'hui, un jour de bon augure puisqu'il s'est levé ce matin en étant toujours vivant, il apprécie à sa juste valeur cette chance sans juger si il mérite une telle chance face à tous ceux morts dans la nuit sans compter ceux qui meurent encore au petit matin victime de la folie humaine de l'appétit des puissants, victime de la maladie de la faim et même de la méprise de l'accident banal ou même rare.

Non il ne doit pas se plaindre l'homme tutsi ou Hutu, blanc ou noir si il est vivant ce matin par rapport à tous ceux morts bêtement ou intelligemment, certes il s'est levé en ramassant péniblement son sac d'os parsemés de quelque chair qui fait de lui un" bon vivant", il s'est levé dans la souffrance avec l'espoir renouvelé chaque jour qu'un convoi humanitaire croise son campement de fortune, avec ce fol espoir qu'un miracle ait lieu, que cette terre rouge craquelée se transforme en pâte à pain, que ces majestueux baobabs donnent des fruits, qu'un dieu daigne voir ses bras levés qui implorent, qu'il voit enfin la misère répandue ici-bas, cette marée humaine ces châteaux d'os ce flot de sang, ces millions d'os broyés dans les bétonnières de l'histoire sans que nul d'ici peu ne sache où s'en sont allé toutes les larmes et tout le sang coulés, sur ce terrain vague de quelques millions de kilomètres-carrés, il ne restera aucune trace, la saison des pluies et le vent auront vite effacé les charniers les génocides et le temps , tari les larmes sur les visages des survivants.

Et ne lui parlez pas d'une quelconque honte d'avoir volé un plus faible que lui, quelques miettes de pain ou grains de riz, c'est son pragmatisme qui fait qu'il est encore en vie, ce plus faible que lui, ce malheureux c'est évident n'avait plus que quelques heures à vivre, à quoi bon gaspiller, même les hommes en blanc n'ont rien pu faire pour lui ni même croque-mort en noir lui assurer une sépulture décente, d'ailleurs il est là  en silence à chercher vainement un lieu abrité à l'écart des regards pour y déposer enfin sa carcasse, oui une sépulture décente, un petit lopin de terre un petit trou épargné par le sang plutôt que d'être dévoré par les rats, les chiens errants voir ses propres congénères, la faim justifierait elle les moyens?, l'ère n'est plus à se justifier mais errer, errer encore et toujours pour trouver quelque moyen de rallonger la fin.

Non il n'a pas à se justifier, si il a tué parfois, c'était toujours pour sauver sa propre vie, il n'a pas tué par ordre ou idéologie, il n'a fait que son devoir d'instinct de conservation.

Ah vous les blancs avec vos considérations bourgeoises: orgueil, honnêteté, dévouement, démocratie, liberté, égalité, fraternité, dictature et tant d'autres gargarismes de salon, le droit de vote on s'en fout ce qu'on veut c'est bouffer d'ailleurs Mamadou le jure sur la tête de ces deux dernières dents, le jour où il n'aura plus cette rage de nourriture qui lui déchire les boyaux, il adhérera à la démocratie, il écoutera l'homme blanc lui expliquer la bonne éducation, il dira bonjour en inclinant la tête à la dame blanche il lui dira merci quand elle lui jettera une pièce comme on jette un os à un chien, il dira merci au monsieur blanc altier et généreux avec les fonds des autres, pour se venger il accordera même le pardon à tous ces charognards qui ont saigné l'Afrique à blanc pour qu'elle devienne un trou béant, un immense troupeau bêlant de tribus en perpétuelle transhumance.

A ce jour, Mamadou n'est pas anthropophage mais pour demain il ne jure de rien, à quoi bon tenir discours ou promesse, ce qui lui importe c'est de tenir debout, éviter la nouvelle marée de sang annoncée, éviter d'être emporté par le prochain flux de réfugiés, terme au demeurant impropre désormais vu qu'il n'y a plus un mètre-carré sur cette terre infâme où le refuge puisse être garanti voir exister car le choléra, la malaria le sida le esbola le palu mais surtout la haine sont là pour lui rappeller à chaque pas à chaque instant que la vie est en sursis, la vie vertu ou vice? la mort vice-versa, la vie serre la vis où la mort  sert la vie , si la vie est vertu pourquoi s'évertuer à préférer la mort?

 

JC.ELOY LIVERPOOL Nov 1996

JE DEDIE LES DEUX PARTIES DE CET ECRIT A YVANO

commentaires

eloy 16/02/2014 03:34

Merci tite Nad, hélas Presque 20 ans plus tard, rien n'a changé, l'Afrique est toujours saignée à blanc, sont peut-être même un peu plus à se partager la bête car aux noirs aux blancs se sont
joints les jaunes.
bisous africains

Nad 16/02/2014 22:09



Hélas non, ça n’a pas changé… Au fait, c’est quoi des bisous africains? Parce que les baveux, j’m’en passe plus hein!



Nad 19/12/2013 23:54

Ce texte est l’un des premiers de toi que j’ai lu lorsqu’on s’est connus il y a une dizaine d’années. Et je ne l’oublierai jamais. Il est là, ancré en moi. Si Mamadou, comme des milliers
d’Africains, a cherché à oublier pour survivre, le plus grand crime des sociétés riches est bien celui d’oublier qu’ailleurs il y a âme qui vit. Ton passage sur la certitude est venu profondément
me toucher, parce que je l’ai toujours associée – cette « certitude », à l’ « ignorance ». La certitude, c’est se fermer au monde environnant et se positionner au-dessus de toutes valeurs morales.
Mais qu’en est-il de la certitude chez Mamadou? Sa certitude est son refuge, sa survie, son oubli, ses espoirs et l’effacement du doute, de la peur qui le ronge.
Un autre passage qui me touche? Celui-ci : « cette marée humaine ces châteaux d'os ce flot de sang, ces millions d'os broyés dans les bétonnières de l'histoire sans que nul d'ici peu ne sache où
s'en sont allé toutes les larmes et tout le sang coulés ». Et puis, oui, il y a « l’orgueil, l’honnêteté, le dévouement, la démocratie, la liberté, l’égalité, la fraternité, la dictature et tant
d'autres gargarismes de salon ». Oui, des foutaises…
Plein de bisous baveux pour un texte comme celui-ci…
Et des bises pour Yvano…
Nad xxx

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