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18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 01:05

hommessansmere2

 

Le bateau est au mouillage dans une baie de l’Amérique centrale. La vie à bord est rude et les quarts de nuit sont pénibles. Tout a un sale goût de sel marin, une odeur de gasoil et de promiscuité masculine qui étouffe l’âme des solitaires les plus endurcis. Et puis, il manque de femmes. Les membres de l’équipage ont la nuit devant eux et les yeux brillants. Direction le bordel le plus proche. Quant à moi, je me suis trouvée un coin sauvage non loin de la baie pour respirer l’air pur et m’inonder de silence. Homer et Olmann, eux, sont sortis des sentiers battus à la recherche d’un bordel isolé, loin de la côte et des autres, tentant de fuir, au moins pour quelques heures, la réplique du poste d’équipage.

 

Ce petit paradis, ils l’ont trouvé après des heures de marche, au fond d’une cour. Une maison privée, l’endroit idéal. La guirlande d’ampoules au-dessus de la porte d’entrée clignotait de temps en temps. Pedrico, le gardien, se tenait sous la véranda, son révolver à la main. Des poulets au cou déplumé couraient dans tous les sens. Une bonne odeur de viande grillée flottait dans l’air. Il suffisait de boire, de fumer, peut-être de jouer aux cartes mais surtout, de monter à l’étage, le moment venu, avec l’une des filles qui attendait le long du mur.

 

Maria était assise au milieu de la cour, faisant couler le sable entre ses cuisses. Aguicheuse, désinvolte… Homer, tout en discutant avec le gardien, ne cessait de contempler ses jambes, dévoilées par sa robe légère. Ils montèrent à l’étage, dans le calme silencieux d’une entente tacite. Là où ils se touchaient, leurs vêtements étaient devenus humides et tièdes…

 

« Dans la chambre, Homer accrocha sa casquette au montant de la chaise.

-Tes jambes sont très jolies.

-Merci.

-Je les aime beaucoup.

-Je sais.

-Comment peux-tu le savoir?

-Tu les as beaucoup regardées tout à l’heure.

-Tu m’as vu les regarder?

-Oui, mais ça ne m’a pas gênée.

-Mais je t’écoutais aussi.

-Ça aussi, je l’ai vu, c’est gentil... »

 

Elle avait commencé à enlever sa robe, doucement. C’est alors qu’Homer vit la cicatrice sur son sein, profonde, le déformant légèrement. Il baissa les yeux et renfila sa chemise. Maria ramena ses jambes contre elle, proposa d’éteindre la lumière. Elle se dit que finalement, il n’était pas si différent des autres hommes. Mais tout de même un peu différent, pour accepter de payer à ne s’étendre qu’auprès d’elle sans faire l’amour. Il avait posé la joue sur son ventre, dans un besoin de tendresse. Elle avait même un peu dormi, apaisée. Quelle était donc cette douleur atroce au creux de la poitrine d’Homer? Cette souffrance, c’était celle de l’absence, « depuis le jour où il était sorti du ventre de sa mère jusqu’à cette seconde de cette nuit ». Hommes sans mère, le titre de ce petit roman, est l’image poignante de ce cri qui s’échappe des tripes de tant d’hommes. Ce sont les sanglots de celui qui recherche seulement un peu d’amour.

 

Ce qui m’a le plus émue et touchée dans ce roman, c’est le dialogue entre Maria et Homer. Un échange sensible, bouleversant, tendre et respectueux. Il m’a laissée sans voix. Ce dialogue est pourtant simple, occupé par quelques mots, sans artifice, sans plus. D’ailleurs, c’est de là qu’il tire à mes yeux toute sa beauté. Car les mots sont profondément humains, ils sont la marque de ceux qui vivent dans l’isolement et qui vont à l’essentiel sans s’encombrer d’inutile. Ils parlent de solitude. C’est ainsi que les phrases prennent vie et cherchent à laisser une petite trace au fond de l’autre, une fois les chemins séparés. Cet acte presque désespéré m’a vraiment touché en plein cœur.

 

«- Est-ce que tu te souviendras de moi?

-Oui.

-Alors c’est bien, tu es un peu différent.

-Non, mais je me souviendrai de toi.

-Et qu’est-ce que tu penseras?

-Je me souviendrai que tu poses beaucoup de questions.

-C’est tout!

-Oh! Non, d’autres choses encore.

-Tu parleras de moi sur ton bateau?...»

 

Bien sûr qu’il parlera d’elle. Il ramènera à bord le souvenir d’une nuit troublante. Quant à moi, j’ai glissé dans ma poche un petit galet, trouvé dans la mer. Une envie, toute simple, de me rappeler ces instants-là. Même si après un certain temps, je sais très bien que le petit galet n’aura plus la même résonance…

 

galet2

commentaires

Asphodèle 23/12/2014 10:16

Quel billet ! Tu sais faire passer tes émotions de façon si subtile ! Je ne connais pas cet auteur mais avec un thème pareil et tes mots par-dessus, je le note ! Bises♥

Nad 28/12/2014 02:28



J’ai découvert cet auteur avec ce tout petit roman, un vrai bijou. Quand on me parle de
la mer et de sentiments, je ne suis jamais très loin… Bisous ma belle Isa



Nadael 22/09/2014 09:06

Tes mots sont très beaux, il s'en dégage une grande délicatesse et beaucoup de sensibilité. J'aime beaucoup la façon dont tu parles de ce livre. Tu nous fais pénétrer dans l'histoire à petits pas,
doucement avec une gradation... tu ne peux que faire chavirer celui qui te lit. Alors oui tu me donnes envie de lire ce roman (je n'ai encore jamais lu cet auteur d'ailleurs) mais quelle jolie
plume tu as! C'est exactement le genre de billet que j'aime lire! Merci merci! Bises.

Nad 23/09/2014 02:26



Merci ma gentille Nadael. Quel roman touchant… Bises



manU 20/09/2014 21:57

Quel beau billet plein d'émotions, plein de sensibilité, plein de douceur, de tendresse et d'intelligence...
Vraiment très touchant, bravo !

Nad 21/09/2014 04:36



Ce sont tes mots qui sont touchants. Merci Manu…



le Bison 19/09/2014 19:39

Tabarnak, j'en suis tout ému.
Comme tu sais bien parler des beaux bouquins qui te touchent.
J'ai un peu touché aussi du Mingarelli, et à chaque fois, il m'a ému et touché. Je ne connaissais pas celui-là, mais j'ai envie tout d'un coup.

Mais qu'est-ce qui me trouble autant ? L'absence d'eau bénite ou ta façon de décrire ce roman ?

J'allais oublier qu'il fallait toujours terminer les commentaires par le célèbre cri de ralliement :
"Tabarnak ! quel bon bouquin que v'la !"

Nad 20/09/2014 02:30



Mingarelli a quelque chose au fond des tripes qui est tellement communicatif! J’ai
lu qu’il s’était engagé dans la marine et on le sent, on le ressent à travers ses personnages, la solitude est criante ça fait presque mal. C’est ça qui est venu me chercher et qui m’a
profondément émue. Et puis tout ce qui me
rapproche de la mer, de la nature ou de Chambly, ça me parle très fort J
J
J



Pour le ti « trouble »… l’absence d’Eau Bénite y est forcément pour quelque chose! J’pourrais te suggérer un p’tit remède encore plus costaud pour l’affronter, comme une DDD (Don de
Dieu) à 9% de bonheur. Tabarnak! Avec ça, t’es remis sur le piton en moins de deux! Blague à part, merci à toi… 



Jean-Charles 19/09/2014 08:03

Quel joli livre et quelle jolie façon d'en parler. En tout cas je note dans mes tablettes tu as su éveiller la curiosité, tout au moins la mienne.
j'aime ces personnages qui sortent de l'ordinaire.
Bonne journée Nad. ;-)

Nad 20/09/2014 02:20



Des personnages authentiques, sans artifice ni faux semblants, c’est ce que j’aime… Bonne
journée à toi zaussi J



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