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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 23:14

Lieu : Patagonie Chilienne

Lever du soleil : 9h15 - Coucher du soleil : 18h03

Décalage horaire : + 1 heure

Météo : 4° ressentie 3°. Couvert. Faible pluie et neige mêlée

Latitude : -52.918628 | Longitude : -70.577160

Musique : Miles Davis (le choix de Rufus)

Un Verre au Comptoir, toujours le choix du tavernier : Pisco Sour (extra Pisco)

 

 

**************************

 

 

« Les hauts sommets de la planète sont riches en légendes ; telles des gouttes perdues, elles voyagent sur les nuages, les glaciers, les filets d’eau ou de lumière qui s’infiltrent silencieusement dans les veines de la terre ; elles franchissent les océans et leurs reflets brillent comme autant de miroirs illusoires de la geste de l’homme ou des dieux. » 

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Des gueules burinées par le soleil du profond sud et le froid des grandeurs extrêmes. A son bord, un vieux capitaine, la barbe grisonnante, le regard toujours perdu dans ses souvenirs d’antan. Tel un vieux loup de mer, je l’imagine me racontant des histoires de pêches et de pirateries. Un regard qui se lit comme un livre ouvert, des chapitres de vie et de mort. Il m’a accepté à son bord pour que je témoigne de son histoire, l’histoire de la fougue de l’Océan qui n’a rien de Pacifique et de la Patagonie. Pendant ce temps-là, la mer se déchaîne contre la coquille métallique qui me sert d’abri sommaire et presque éphémère, déverse toute son impétueuse haine, une écume blanche au bord de ses lèvres comme la bave d’un chien enragé, contre ma misérable existence.   

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage un fracas de vagues – d’émotions fortes ou douces - houle dansante sur les falaises rongées par la mer. Des mille tempêtes au sommet du Cap Horn, des rafales de vent et de glace déséquilibrent le vol des caranchos. J’ai croisé ton capitaine, ce bon vieux loup de mer. Il m’a raconté l’histoire de Men Nar, la dernière Indienne Ona qui désormais ne quittera plus jamais mes pensées... Sa tribu venait d’être massacrée quand Esther et Riera le Pelé l’ont trouvée au pied d’une meule, une balle de Winchester plantée dans le talon. La jeune adolescente venait de parcourir quinze km de marche entre le cap Domingo et l’embouchure du fleuve. Les chasseurs d’Indiens l’avaient violée. Dans cet extrême austral du monde, la main de l’homme est aussi féroce que ses paysages laissent à rêver.

Quand les bateaux quittent vers le large, j’entends désormais dans leur sillage les échos de son cri perçant. J’entends la peur de ma jeune Indienne Ona... L’homme est l’animal le plus redoutable, de l’amour à la haine il n’y a parfois qu’une tempête qui sépare ces deux sentiments contradictoires, ou un naufrage. Trente-cinq jours sans voir la terre, pull rayé, mal rasé, cargo de nuit, la violence des âmes débarquent, assoiffées, avinées, pour se vider, change de port poupée.

Après trois jours et trois nuits, les déferlantes s’assagissent, l’horizon s’aplanit, le soleil refait surface d’outre-tombe. La mer change ses couleurs. Du noir profond, elle se projette bleu azur avant de virer au rouge carmin. Du rouge et du sang. Une nappe de sang et d’entrailles s’invite autour des bateaux. La chasse à la baleine est un honneur. Massacre à la tronçonneuse. Et aux harpons. L’odeur de chair et de graisse devient écœurante, je ne sens même plus le parfum iodé de la brise. J’ai envie de gerber, pas le roulis, pas la bouteille de whisky, juste cette vision d’horreur et de massacre. Sang rouge, sang bleu, la mer devient un océan rouge profond, d’un sombre aussi noir que l’âme de ces marins.

Le vent fouette le visage des marins affairés sur le pont à relever l’ancre. Après trente-cinq jours sans voir la terre ferme, ils ont soif d’alcool, ils ont soif de sexe, d’amour, de chair. Le tavernier du coin en fait son affaire, entre deux airs de jazz - hey Rufus ! J’te prendrais bien une p’tite frette ! Il faut oublier l’odeur des baleines mortes, mais non pas leurs souffrances. Lorsque j’évoque le souvenir de mon Indienne Ona, Men Nar, « Ombre de sang », je me dis que la Terre est peuplée de gens qui font de la mémoire cette faculté qui oublie le mal que l’on a fait subir à son prochain. Avant que les massacres barbares ne commencent, elle parcourait librement la Terre de Feu, entre vagues de cristal et iceberg, savourant à la nuit tombée un ragoût de bandurria - de l’éléphant de mer. On raconte que dans cet univers teinté de légendes, Men Nar serait fille de guanaco, le lama blanc sauvage symbole de liberté : El Guanaco. Son peuple y était intimement lié avant de disparaître. Avant l’arrivée des fusils, de la barbarie, du mépris et de la haine des hommes. Et vous savez quoi ? Ça me donne envie de vomir de colère : fuck le blizzard ! Le blizzard patagonien des tempêtes de vent et de l’insouciance humaine.

Quand les bateaux quittent vers le large, ils laissent dans leur sillage non seulement un fracas de vagues, mais la mémoire de milliers d’innocents qui se heurte à ne sombrer sur les récifs de l’oubli. Si seulement j’avais pu m’asseoir avec ton bon vieux capitaine, un soir de lune bleue. J’aurais tellement aimé entendre, de sa voix, le cri solitaire des âmes emportées vers le large...

 

Nos lectures :

« Le Golfe des Peines » - Francisco Coloane (CLICKER) 

et

« El Guanaco » - Francisco Coloane

 

MILES DAVIS, le choix de Rufus (Clicker pour entendre)

 

 

Les Escales,

un trip littéraire composé à 4 majeurs

 

Merci BISON d'avoir fait voyager ce roman jusqu'à chez moi. J'te sers un p'tit Pisco Sour? 

 

Prochaine escale : New York

 

 

commentaires

Chat du Cheshire 26/07/2018 23:46

Patagonie, un endroit où j'aimerais aller ! Bonne soirée :)

Nad 14/10/2018 23:23

Comme je te comprends Chess ! Bonne soirée :D

Angelilie 08/06/2018 01:28

Beau blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un blog très intéressant. J'aime beaucoup. je reviendrai. N'hésitez pas à visiter mon blog (lien sur pseudo). Au plaisir

Nad 14/10/2018 23:23

Au plaisir de découvrir le vôtre !

Violette 19/05/2018 11:54

Voilà un auteur que je veux lire depuis belle lurette! Beau billet !!

Nad 14/10/2018 23:22

Tu devrais l'adorer, enfin tu me diras. Bonne soirée Violette

Jerome 14/05/2018 12:00

Quel plaisir de te relire, vraiment ! De Coloane je n'ai lu que "Le dernier mousse" mais je reconnais bien son univers dans ton billet.

Nad 14/10/2018 23:22

C'est un bel auteur n'est-ce pas Jérôme ? Au plaisir de revenir accoster tout bientôt sur tes berges… Bises

manU 13/05/2018 14:56

Toujours aussi dépaysantes vos escales !
Un auteur que j'aime beaucoup et vers lequel il faudrait que je retourne...

Nad 14/10/2018 23:21

Ah oui… ce Coloane… :-*
Dommage qu'il n'y ait pas de marais à grenoUillen dans ce coin d'pays, tu pourrais faire faire trempette à tes cuisses avant de les faire frire dans l'ail rôti !!!!! Slurpppppppppppppppp ^^
BB xxx

dasola 12/05/2018 20:58

Bonsoir Nad, comme A_girl, je suis contente de ton retour. Et en plus un billet sur la Patagonie , que du bonheur. Bonne soirée.

Nad 14/10/2018 23:16

La Patagonie c'est du bonheur à l'état pur ! Bonne soirée à toi aussi Dasola

A_girl_from_earth 12/05/2018 15:10

Oooh ! Que ça fait plaisir de te voir de retour par ici ! Ta plume me manquait. C'est toujours un voyage extraordinaire et dépaysant qu'on fait à travers tes lectures et surtout la façon dont tu en rends compte. J'espère que tout va bien pour toi. Gros bisouuus ! Et bon weekeeeend !

Nad 14/10/2018 23:15

Ah toi tu m'as manquée aussi, j'ai pensé à toi tu sais :-*
Dommage de revenir ici un dimanche, car demain c'est lundi…. (mais vendredi arrivera vite, promis!) ^^
GROS bisousssssssssss smack xxx

le Bison 12/05/2018 12:11

Sacré Rufus ! un sacré esti de câlisse de bon choix musical !
Mais c'est quoi cette idée de me servir un Pisco Sour ? Je ne connais même pas !!

Nad 14/10/2018 23:10

Rufus c'est la grande classe ! :D))
J'me suis dit que ça changerait de la binouze… :P

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