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24 mars 2016 4 24 /03 /mars /2016 10:49
La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga

« Ce livre est le linceul dont je n'ai pu parer ma mère. C'est aussi le bonheur déchirant de la faire revivre, elle qui, jusqu'au bout traquée, voulut nous sauver en déjouant pour nous la sanglante terreur du quotidien. C'est, au seuil de l'horrible génocide, son histoire, c'est notre histoire. »

 

***************************

 

« Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps. Personne ne doit voir, il ne faut pas laisser voir le corps d’une mère. C’est vous mes filles qui devez le recouvrir, c’est à vous seules que cela revient… »

 

Scholastique Mukasonga n’a pas pu recouvrir le corps de sa mère, ses restes ont disparus. On l’a froidement assassinée, démembrée à coup de machettes en avril 1994, lors du génocide des Tutsis au Rwanda. En faisant revivre ses secrets, elle nous livre ici le témoignage touchant de La femme aux pieds nus, Stefania, cette femme courageuse dont la mission première fut de protéger ses enfants. Sachant que le seul asile était de franchir la frontière du Burundi, elle élaborait pour eux des plans d’évasion, des cachettes où se dissimuler, explorant chaque jour le chemin de brousse menant à la frontière. Quelques provisions étaient soigneusement préparées pour la fuite, lorsqu’il serait temps de partir et que la menace serait si grande qu’ils n’auraient pas même le temps de se dire adieu. Car ils partiraient seuls, ses parents ayant choisi de mourir au Rwanda, sur la terre de leur enfance…

 

Ce récit extrêmement émouvant est marqué au fer rouge par cette période sombre de l’histoire d’un génocide qui a tué plus de 800 000 innocents au nom d’une guerre civile opposant le gouvernement rwandais. Les soldats ont pris les armes, ils ont saccagé, pillé et terrorisé. Ils ont violé des milliers de femmes et laissé derrière elles des images de terreur qui hanteront à jamais le cauchemar des survivantes. Stefania et sa famille ont été déportées à Nyamata, où 50 000 Tutsis ont été assassinés sur la commune. Les « maisons de Tripoli » (cases des déplacés) étaient alignées, Stefania rêvait encore d’y construire l’inzu (sa maison). Les militaires du camp de Gako, établis aux frontières du Burundi, y faisaient irruption à tout moment de la nuit. Sous mes yeux de femme occidentalisée, et au regard de ma sensibilité face aux injustices planétaires et à toutes formes de mépris et de haine, qu’elles passent par les guerres, les génocides, les famines ou les exodes, je n’arriverai jamais à comprendre toute cette violence humaine…

 

« Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissant et retissant le linceul de ton corps absent. »

 

Dans ce tableau noir de la déportation, des persécutions et de l’exil, Mukasonka a aussi tenu à nous peindre l’Afrique de son enfance, celui des odeurs, des saveurs et des richesses de la savane. Comme une manière de tamiser l’horreur de souvenirs tendres, une sorte de rappel qui s’éveille à la mémoire d’une enfant blessée dans ce qu’elle a de plus fondamental, l’amour à sa mère disparue. Elle partage avec nous les rites et traditions, les vertus des plantes médicinales, l’heure des contes, à la nuit tombée, la moisson, les rires, les chants et les danses. Sous les caféiers, les femmes s’adonnaient à ce précieux rituel du lavage de pieds dans l’herbe fraîche de rosée, goûtant le jus sucré et doux comme le miel du sorgho. Si ce récit est triste, les pages sont parfumées de l’odeur du manioc, des haricots fraîchement cueillis, des patates douces, des bananiers et des calebasses de bière. Au village, les mères venaient chaque jour rendre visite à Stefania, une marieuse réputée qui trouvait un homme à leurs filles. Elle était respectée de tous.

 

Ce récit est un vibrant hommage à cette mère, Stefania, et à toutes les femmes du Rwanda. Dans la brousse hostile, aucune guerre ne sera jamais arrivée à détruire en elles leur courage, leur instinct de survie, leur fierté, l’entraide et la solidarité. Ces femmes sont un modèle. Je n’oublierai jamais leur histoire…

 

« Le Rwanda aujourd’hui, c’est le pays des Mères-Courage »

 

Je dédie cette lecture à A-M Habyalimana, femme-courage et amie de toujours. À son père et son frère Jean-Luc qui ont trouvé la mort durant le génocide.

La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga
La femme aux pieds nus - Scholastique Mukasonga

commentaires

le livre-vie 08/04/2016 22:38

Waouhh, quel billet! J'en ai la gorge serrée. Inutile de te dire qu'il me faut cet ouvrage. Merci pour la découverte! Quel sujet cruel et difficile que tout le monde semble avoir oublié, comme si des siècles s'étaient écoulés alors que c'était hier...

Nad 09/04/2016 02:49

Ça c'est vrai, les gens oublient vite et se sentent trop peu souvent concernés par ce qui se passe "ailleurs". Et pourtant...
Ça m'attriste énormément de réaliser à quel point les "hommes", dans le sens d'humain, sont incapables de se tourner vers les autres dans un geste de générosité gratuite. Sans généraliser bien sûr...
Ce récit est un immense coup de coeur ! Je le relirai, c'est certain.

Nadège 30/03/2016 10:56

Ton billet est très émouvant. Je ne suis pas certaine de pouvoir lire un témoignage aussi dur mais tu en parles avec une grande sensibilité. Je t'embrasse fort.

Nad 30/03/2016 23:54

Étonnamment, le témoignage en soi n’est pas dur, probablement parce que chaque chapitre du récit est coloré par l’Afrique des odeurs, des saveurs, des paysages aussi, ce qui apporte, j’ai trouvé, une grande humilité à son drame personnel et celui de sa famille. J’ai eu l’impression de lire un long poème d’amour dédié à sa mère. Et ça en revanche c’est extrêmement touchant…
Je t’embrasse fort ma Nadège

manU 25/03/2016 21:55

Un livre grave auquel tu rends un bien bel hommage...

Nad 26/03/2016 04:53

Merci mon King, tu connais mon amour de l’Afrique… :D

jerome 25/03/2016 12:27

J'ai lu beaucoup de choses sur le Rwanda il y a quelques années. Je me rappelle notamment d'un très beau roman jeunesse, "La mémoire trouée".

Nad 25/03/2016 15:24

Je viens de le rajouter à mon pense-bête, je veux absolument le lire celui-là ! Bon weekend Jérôme

Chrisdu26 24/03/2016 22:04

Quel billet poignant tu nous livres ma Nadine. Des mots et des images très fortes. Je ne suis pas certaine que je puisse lire de tels témoignages parce que je suis sure d'être encore loin de la réalité c'est ce qui me fait peur.

Je me demande parfois si dans ces cultures si différentes de la nôtre comme l'Afrique ou l'Asie... LA MORT est vécut de façon plus ou moins douloureuse ?

Je t'embrasse affectueusement ma Belle <3 <3 <3

XXX

Nad 25/03/2016 01:04

Ce livre est tellement fort :-*
À aucun moment je n’ai ressenti le poids de ses mots, il n’y a aucune lourdeur malgré un sujet qui pourrait en susciter énormément. Tout le long de ma lecture j’me disais à quel point j’admirais cette femme, toute la beauté dans son courage de parler, de se libérer de ses maux, sa dignité, sa force d’avoir su garder la tête haute malgré l’horreur…

J’pense que la mort est vécue différemment en Afrique, qu’elle est “accueillie” dans ses traditions comme une étape à suivre où l’âme s’en retourne vers ses ancêtres. Avec le sida, les guerres fratricides, les famines, le génocide, les morts infantiles nombreuses, j'crois que l’africain a côtoyé la mort pour mieux l’apprivoiser, mieux l’accepter. Après, la tristesse et le deuil, personne n’y échappe je suppose, ils sont juste vécus différemment…

Gros becs sur ta joue ma Douce XXX

le Bison 24/03/2016 21:55

Hostie de calice, j'arrive même pas à sortir une connerie sur ce Billet.
Remarque, vaut peut-être mieux.
Et sentir les odeurs de l'Afrique, ces parfums de savane et de moiteur au milieu d'un des plus terribles génocides doit faire de ce roman un moment extrêmement fort, qui marque (au fer rouge).

Nad 26/03/2016 04:57

Tabarnak, tu sais moi j’survis dans les extrêmes, à moins 45 ou plus 45, c’est dans les températures tempérées que j’me sens mal. Alors mes majeurs sont acclimatés, tout humides ou tout gelés, l’important c’est de bien les émoustiller pour les tenir en vie. Ne jamais perdre le doigté, toujours se tenir le majeur prêt à toutes éventualités. La morale de cette histoire : gardons les majeurs humides, ça rend heureux hostie d’câlisse! ^^

le Bison 25/03/2016 22:55

Heu, tu sais que là-bas y'a pas de neige... Et que la chaleur pourrait te rendre toute humide sans même sortir le majeur de tes moufles.

Nad 25/03/2016 15:28

Comme toi j’aime la vie là-bas, je pourrais très bien vivre dans une hutte et m’enivrer de saveurs et d’odeurs, danser au soleil couchant, en plus j’ai jamais goûté à la bière de sorgho mais paraît que ça goûte le miel, pour ne pas dire le bonheur! :D
Ah et leur sourire, on dirait qu’il porte le soleil!

le Bison 25/03/2016 12:54

Il est vrai que je ne lis pas beaucoup de littérature africaine, mais tu vois, je pense qu'effectivement ce roman me plairait.
Je trouve que l'Afrique me convient bien. J'y ai de superbes souvenirs. De point de vue touristiques et pas génocides. Mais j'aime la vie là-bas. J'aime surtout voir leurs sourires.

Nad 25/03/2016 00:57

C’est c’que j’ai aimé le plus dans ce récit, à travers l’horreur, qu’elle ne cherche pas à amoindrir, loin de là, il y a des odeurs de savane, des saveurs, des paysages qui apportent beaucoup de dignité à ses mots. Il faut du courage pour arriver à s’ouvrir au lecteur avec autant de franchise, j’imagine que le geste d’écrire est un exutoire très fort.
Cette femme a toute mon admiration!
J'pense que tu aimerais beaucoup ce livre Bison...

Bonheur du Jour 24/03/2016 19:17

Je vais me renseigner sur ce livre : le sujet m'intéresse. Et vous en parlez bien.

Nad 25/03/2016 00:51

Si le sujet t’intéresse il devrait vraiment te plaire, son récit est amené avec beaucoup de délicatesse.
Bon weekend à toi Bonheur du Jour :-)

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