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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 23:44
Désolations - David Vann

« On peut choisir ceux avec qui l’on va passer sa vie, mais on ne peut pas choisir ce qu’ils deviendront »

 

Et si on se construisait une cabane sur l’île de Caribou Island ?

 

On y verrait des terres sauvages à perte de vue, aucune âme humaine à des kilomètres à la ronde, après une longue descente en canoë dans les eaux troubles de l’Alaska. On affronterait chaque jour des rafales glaciales de vent et de poudreuse, des sentiers à baliser dont les tempêtes de neige auraient effacé  les traces de la veille. Le temps que les travaux de la cabane se terminent… se ter-mi-nent…….

 

Gary en avait rêvé de ce projet. Il s’était mis en tête de construire cette cabane à partir de rien. Elle serait son refuge, comme un reflet de l’homme, qui fait écho à une image de soi déformée à travers le prisme d’une nature désemparée. Elle serait sa tanière, son obsession, comme un grand mensonge sur lequel on s’appuie pour éviter de regarder en face ce monde qui nous échappe. Pour faire semblant que les choses vont beaucoup mieux ailleurs que chez soi…

 

Alors, tu viens avec moi sur Caribou Island ? Bon, ce ne sera peut-être pas si idyllique qu’on l’avait imaginé. Mais on sera ensemble et puis, qu’est-ce qu’on à perdre pour tenter de sauver notre couple déjà en péril?

 

« Ce qu’elle voulait, c’était qu’il s’allonge à ses côtés. Tous les deux sur la plage. Ils abandonneraient, lâcheraient la corde, laisseraient dériver le bateau au loin, oublieraient la cabane, oublieraient tout ce qui avait cloché au fil des ans, rentreraient chez eux, se réchaufferaient et recommenceraient de zéro. »

 

La cinquantaine avancée, Gary n’avait jamais su prendre soin de personne d’autre que de lui-même. Une vie entière à fuir et rêver, à se dire que sa vie aurait pu être autrement, ailleurs. Que des remises en questions et des regrets, des apitoiements, une quête constante de distractions pour meubler les heures. Mais l’égoïsme est-il un motif suffisant pour foutre en l’air la vie de ceux qui nous sont proches ? Pire encore, comment t’as fait Gary pour ne pas voir à quel point Irène était devenue amère, broyait du noir? Qu’elle ingurgitait du Tramadol pour soulager ses migraines comme on bouffe des Smarties? Tu ne voyais donc pas que chaque rondin qu’elle transportait chaque jour était aussi lourd sur ses épaules que le poids des années qui ravage à force de lutter? Tu étais bien trop obnubilé par ton projet de foutue cabane! Mais attends Gary, la vengeance est douce au cœur de l’indien…

 

David Vann a un don, celui de nous entraîner si habilement dans l’atmosphère suffocante de ses histoires qu’on en ressort le souffle court. C’est oppressant, c’est noir, c’est même à la rigueur insupportable par moments, mais il nous le rend avec une telle intelligence de cœur et de sentiments qu’il nous fait presqu’oublier jusqu’où les limites de l’âme humaine sont capables d’aller quand elles se trouvent en rupture avec la réalité. Aussi, je pense que l’oppression qu’on ressent en abordant ses romans - et qui en font sa force aussi - nous vient, au-delà de l’atmosphère dérangeante, de ses personnages plus vrais que nature qu’on ne voudrait pas imaginer aussi « malsains » - pour certains - et qui pourtant ne reflètent qu’une société en mal de vivre, avec ses individus en marge. L’auteur a lui-même eu à affronter de près, étant très jeune, le suicide de bon nombre de membres de sa famille, défi qui le rend forcément aujourd’hui sensible aux revers de la santé mentale.

 

Dans Désolations, tout comme dans Sukkwan Island, on retrouve des histoires de relations familiales dysfonctionnelles. Des histoires aussi de personnages asociaux, d’isolement, de solitude, de vide, de mal de vivre, de coups puissants et impardonnables. Et plus particulièrement dans celui-ci, de relations de couple et fraternelles conflictuelles, de tricheries, de rancoeurs, de méchancetés, de chantage et de coups bas. Une panoplie de sentiments aigres, que je vous conseille de lire en des temps joyeux…

 

Un immense coup de cœur !

 

« Le froid s’insinua entre ses vêtements malgré son allure rapide, alors il se mit à courir à petites foulées, ses bottes émettant un bruit sourd. Unique âme solitaire sur cette route, les étoiles et l’absence de lune. L’Alaska, une immensité imperturbable qui s’étendait sur des milliers de kilomètres dans toutes les directions. »

 

Les avis de manU, Bison, Eeguab, Claudia Lucia et From the Avenue

 

Si vous l’avez commenté, n’hésitez pas à me le dire, je me ferai un plaisir de rajouter votre billet!

Désolations - David Vann

commentaires

Guillome 03/12/2015 07:46

"il nous le rend avec une telle intelligence de cœur et de sentiments qu’il nous fait presqu’oublier jusqu’où les limites de l’âme humaine sont capables d’aller quand elles se trouvent en rupture avec la réalité. " c'est tout à fiat ça ! j'attend avec impatience son prochain roman qui aux dires de l'écrivain lui même sera très différent de ses romans familliaux...

Nad 04/12/2015 00:18

Un nouveau David Vann??!! J’me pourrai plus d’attendre alors…! Merci de l'info :D
Bon weekend

claudialucia 28/11/2015 17:42

Oui, tu as raison c'est un bouquin terrible mais d'une force, d'une intensité! Bien sûr, c'est dérangeant mais c'est un très beau livre!

Nad 02/12/2015 23:36

Fort, intense, dérangeant, "terriblement" puissant! J'ai adoré!
Bonne semaine Claudia

Nadège 27/11/2015 10:01

J'ai lu Sukkwan Island, et l'atmosphère m'avait glacé le sang. Mais, quel beau billet tu as écrit là. Je relirai peut-être à nouveau cet auteur... En tout cas, le thème ici me parle, surtout en ce moment... des envies de partir dans sa propre cabane... recommencer quelque chose. Je t'embrasse.

Nad 02/12/2015 23:35

Dans celui-ci l’atmosphère glace aussi le sang. Une envie de partir dans sa propre cabane? Oh ouiiiiiii j’te comprends! Mais sans Iréne et Gary dans les parages, ils ont de drôles d’idées parfois ces deux-là… pffff :D
Je t’embrasse

Chrisdu26 26/11/2015 22:21

Rohhhhhhhhhh Depuis le temps que Sukkwam Island m'attend sur mon étagère... J'ai trop honte ! Il va falloir que je me lance quand même. Depuis le temps que j'en entend parler de ce Vann et toi qui en rajoute une couche une très belle couche glaciale ;-)

Merci ma jolie Caribou Bou Bou <3

Nad 27/11/2015 01:34

Ohhhhh ce David Vann il donne froid dans le dos mais c’est « terriblement humain »! Il faut le lire avec sa doudou pas trop loin pour se fermer un oeil quand ça devient trop hard :D

Bon vendredi ma Rousse

CaribouNad xxx ^^

jerome 26/11/2015 13:55

Toujours pas lu cet auteur mais Sukkwan Island m'attend depuis qu'on m'a offert en même temps le roman et la BD.

Nad 27/11/2015 01:36

T’es chanceux Jérôme, j’aimerais ne l’avoir jamais lu pour pouvoir le découvrir! :D

J’avais lu la Bd juste après le roman, j’avais adoré mettre un visage sur les personnages…

Bon weekend

le Bison 25/11/2015 22:07

Je vois que ce roman a été lu par du sacré de beau monde.

J'ai adoré ce livre. Peut-être qu'au fond de moi, je rêverais de construire aussi ma propre cabane. Porter sur mon épaules des rondins de bois et les aligner un à un, transpirer ma chemise, puis l'enlever pour se faire fouetter le corps par le blizzard. Désolations ou le rêve de chaque mâle citadin. Tiens, ça me donne envie de le lire. Tabarnak mais je l'ai déjà lu ! Hostie de câlice, une seconde lecture s'imposerait le temps de réfléchir s'il faut mettre les toilettes à l'intérieur de la cabane ou à l'extérieur et profiter ainsi de son trône à regarder les caribous passer.

Nad 27/11/2015 01:40

Construire ta cabane, porter des rondins, te faire fouetter le corps par le blizzard……. et la peau de grizzly dans tout ça Tabarnak!!! Pffffffffffff tu te relâches en hostie de câlice Bison! Heureusement que t’as pensé aux toilettes, ça sauve la mise. Et puis tant que c’est juste un caribou, ça passe toujours, moi c’est les ours qui me coupent mon envie… Si tu vis dans une cabane en Alaska un jour, faut pas oublier de nous refiler l’adresse! ^^ Je viendrai t’installer une cuve à BDC :D

manU 25/11/2015 08:07

Si je ne l'avais pas déjà lu, après ton billet hyper convaincant, je me précipiterais...
Et cette image illustre parfaitement le propos du livre !

Nad 25/11/2015 14:40

J’ai trouvé cette image-là par hasard, en recherchant sur le net des images de « Caribou Island », qui est le titre anglais du même livre, sous une chronique dans le Los Angeles Times. Je la trouvais tellement à propos ! :D

En sortant de ce livre je me suis mise à fouiller pour en connaître plus sur ce « Caribou Isalnd ». En espérant ne pas y croiser le couple Gary-Irène, je me disais que ce devait être trop l’fun de passer un long séjour sur l’île, un genre de trip à la Tesson dans ses forêts de Sibérie version David Vann en Alaska. Et bien j’ai vu qu’on pouvait y louer des « cabin » ! Ça te dirait de partir voyager ? Tu n'aurais même pas à transporter des rondins chaque jour ! ^^

BisouilleS ma grenouillE Crôa Crôa

lili 25/11/2015 04:30

Merci Nad, comme toujours tes mots et tes descriptions invitent à la lecture et ça ne fait pas exception cette fois de plus! Ayant lu Sukkwan Island (et adoré), je vais alors replonger dans la marmite de cet auteur. xxx

Nad 25/11/2015 14:33

Ma Lilounette de voyageuse favorite ! Je me disais qu’après avoir lu Sukkwan Island je serais forcément déçue tant j’ai aimé le premier. Mais finalement non… je l’ai adoré ! Il y a beaucoup de facteurs en commun avec Sukkwan Island, mais aussi certains points qui les différencient. Une chose est certaine, l’atmosphère oppressante est toujours là, suffocante même, un sentiment de malaise à la lecture. On en ressort complètement bouleversé ! On s’éloigne du huis clos père-fils pour être plongé dans une histoire de famille dysfonctionnelle. Toujours des portraits forts de troubles de la personnalité. On côtoie de près la santé mentale et ses revers. Un moment fort et extrême ! Un vrai coup de cœur…

Gros becs et bonne journée ma Lili xx

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