Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 01:00
Sous l'arbre à palabres, mon grand-père disait... - Boucar Diouf

« Si la mort exigeait une rançon, je paierais celle de mon grand-père »

 

*************************

 

Quittant la Savane de son enfance pour venir s’établir dans le Bas-du-Fleuve, sur la rive sud de l’estuaire du St-Laurent, Boucar Diouf fit ses adieux à l’homme envers qui il vouait la force de son amour et la richesse de son admiration, un homme parmi les hommes, son grand-père Diouf. Sixième d’une famille de neuf enfants, éleveurs de zébus et cultivateurs d’arachides, il aura grandi dans la province du Sine, le fief de l’ethnie sérère du Sénégal. Berger jusqu’à l’âge de quinze ans, il se souviendra d’avoir parcouru la savane durant la saison des pluies. Et d’avoir mélangé la terre de ses ancêtres à son cœur d’enfant avide de découvrir les paroles du grand homme.   

 

« La rivière a un tracé sinueux parce qu’elle n’a pas d’ancêtres pour lui montrer la voie à suivre »

 

Sous l’arbre à palabre, un baobab géant fut donc témoin de l’amour d’un petit-fils pour son grand-père. Au pied de son immense tronc, l’ombre des souvenirs fut autant de richesse que l’est la sagesse d’un vécu transmis de génération en génération. C’est à « Boucar le vieux », son aïeul, que les pages de ce récit sont dédiées. Plusieurs passages m’ont fait monter les larmes aux yeux tant j’ai ressenti toute la tendresse du petit-fils sous ses motivations de rendre hommage à l’homme qui l’aura élevé. D’ailleurs, si le don nous était donné de pouvoir revenir en arrière, je viendrais honorer de tout mon amour pour eux ces grands-parents qui ont tenu lieu de refuge à la petite fille que j’étais alors et à cette femme aujourd’hui qui leur doit ce qu’elle est devenue.    

 

« Regardez ce baobab qui nous sert d’arbre à palabres. Ce géant de la savane plonge ses racines dans la terre où reposent nos ancêtres. Son tronc majestueux représente les vieillards, et chacune de ses branches prépare l’avenir d’une nouvelle génération. Pour qu’un baobab reste vigoureux, il faut que la sève continue de circuler des racines aux bourgeons et des bourgeons aux racines… »

 

Sous l’arbre à palabre, les gens du village se sont rassemblés pour qu’ait lieu l’assemblée. Ici, tout le monde peut exercer son droit de parole, mais d’abord, il faut écouter les vieillards. Ils ont un savoir à nous transmettre, une expérience sur la vie et les choses qui nous entourent, en plus de ce don dont ils disposent de nous émouvoir et nous faire réfléchir. Leurs paroles arrivent même à faire oublier l’estomac vide du petit Boucar qui s’endort, rêveur.   

 

« Sous l’arbre à palabres, mon grand-père disait » est un récit émouvant de sa vie, façonné à travers des proverbes et adages qui ont marqué son enfance. À travers aussi des coutumes et traditions, qui ont conservé une grande part d’animisme, et dont la plupart des pensées proviennent des ethnies sérère, wolof, toucouleur et bambara, qui peuplent l’Afrique de l’Ouest. Il partage avec nous quelques aspects des rites initiatiques des Sérères du Sénégal. Et, pour donner de la couleur au texte, il s’amuse à mélanger les expressions africaines aux expressions québécoises, où le baobab côtoiera la fleur de lys.  

 

« Le talent incomparable des maîtres de la parole dont papa Diouf savait s’entourer a suscité en moi le désir de raconter des histoires »

 

Mais avec Boucar Diouf, les émotions passent aussi à travers l’humour. Dans un chapitre intitulé « De la Savane à la neige – entre choc culturel et choc thermique », j’ai ri à m’en décrocher la mâchoire. Même qu’une journée, mes enfants m’ont entendue rire, du quai où je me trouvais confortablement installée sur une chaise longue, jusqu’à l’autre bout du lac où ils étaient en train de pêcher et ce n’était pas dû qu’à l’écho! Quand il nous raconte avec maints détails comment la poudre des ailes des papillons peut faire pousser les poils de pubis ou comment insérer un objet dans le derrière d’une tortue pour qu’elle sorte la tête, ben ça a le don de me faire mourir de rire.

 

Après, comment décrit-on l’hiver au Québec à son grand-père africain qui n’est jamais sorti de sa savane? Comment décrire à quel point « y fait frette »? Que la guerre froide est loin d’être terminée et qu’elle recommence chaque année au mois de novembre? Que pendant l’hiver, les sept jours de la semaine sont remplacés par trois : la veille d’une tempête, le jour de la tempête et le lendemain de la tempête? Qu’on peut se taper trois saisons dans une même journée? Qu’à -40 c’est au moins deux fois plus froid que dans un congélateur?

 

« Grand-père, je t’écris aujourd’hui pour te parler non pas du choc culturel, mais du choc thermique. Pendant longtemps, j’ai pensé que les habitants des pays chauds étaient résistants aux températures froides. La théorie sur laquelle je me basais, c’est mon père qui me l’avait enseignée. Il m’a dit un jour : « Mon fils, dans toute chose, il faut un juste milieu. Tiens, par exemple, si tu prends un homme et que tu lui mets la tête dans le feu et les pieds dans un congélateur, tu devrais pouvoir faire pousser des cocotiers dans la région de son nombril ». Cette théorie vient de tomber à l’eau. Hier, la température est descendue à -40. Pour te donner une idée, en revenant de l’université, j’ai pissé dans la rue et, crois-le ou non, le jet est resté figé en l’air. Un arc de glace me reliait directement à la terre! Je te vois déjà demander comment j’ai réussi à me libérer. Eh bien, je suis resté planté là! Il a fallu que mon voisin sorte et me dise : « Il faut casser la glace mon homme! »

 

« Surveille ta blonde. Quand elle commence à porter son string en flanellette, c’est le temps de sortir tes combines à panneau. Lorsque le froid pointe son nez au Québec, le string en flanellette devient à l’hiver ce que la marmotte est au printemps »

 

*************************

 

Merci à « Boucar le jeune » qui, sur le chemin de ses mots, m’a permis de revivre l’Afrique et l’Haïti des grands-parents de mon enfance. Il a fait remonter en moi l’odeur des bananes plantains au sirop d’érable, les épices du riz créole, les parfums du mafé au poulet et ces beignets de manioc dont je garde encore le goût en bouche, pour peu que je me ferme les yeux quelques secondes!

Je revois encore ces longues tablées à quinze autour d’une table. Leur maison n’étant jamais assez grande pour accueillir toutes ces familles orphelines venues d’ailleurs et avec lesquelles j’ai eu la chance de grandir. À travers leur présence et leur tendresse, je leur dois ces moments précieux où ils m’auront transmis l’Amour et le goût au bonheur. Les éclats de rire aussi et l’envie de découvrir le monde.

Sous l’arbre à palabre, j’ai touché à la mémoire d’un temps et mon cœur est emplit de reconnaissance…

Nos racines poussent là où une vie les a précédées afin de les embellir… 

Avec Amour xxx

Sous l'arbre à palabres, mon grand-père disait... - Boucar Diouf

commentaires

claudialucia 01/09/2015 21:48

Je ne suis pas venue chez toi depuis longtemps! D'abord le festival de théâtre d'Avignon au mois de Juillet. Et puis, le départ vers mes montagnes lozériennes, le massif Central, sans internet!
Quant au livre dont il parle ici j'apprécie l'humour des extraits.

Nad 02/09/2015 00:44

Tu as profité de ton été, c’est ça l’important :D
Et puis décrocher de temps en temps ça fait tellement de bien…
À bientôt et bonne semaine

le Bison 26/08/2015 22:38

Baobab, Acacia ou Séquoia, arbres si majestueux que l'on s'incline devant leur taille que l'on ne peut s’empêcher de les vénérer et d'y palabrer de tout et de rien, des maux et des amours.
Et tous ces arbres auraient de sacrés souvenirs à raconter à qui sait écouter le murmure de leurs feuilles au vent. Du St Laurent au Sénégal, les histoires peuvent être les mêmes, les personnes changent mais l'émotion passe de branche en branche pour se relier dans cette même atmosphère, mélange de bonheur et de mélancolie.

Mais dis-moi, tu utilises de la poudre d'ailes de papillons ?

Nad 29/08/2015 05:27

Non non non… T’as pas abusé de BDC quand t’étais jeune, ni même d’ailleurs de DDD ou d’EB, t’as appris le langage unibrouesque comme on apprend la vie! Même qu’avec un bagage pareil, tu pourras parler aux arbres et aux lacs, tu pourras même parler aux étoiles et courir après l’écho de tes mots ondulant à la surface de l’eau. Chambly sera désormais ton grand chêne. Si c’est pas au fond un tabarnak de beau cadeau que la vie t’a fait…

le Bison 28/08/2015 23:01

Du côté de chez moi, il n'y a ni grand chêne ni sequoia géant. Tu vois donc le problème pour parler aux arbres - déjà que je ne parle pas aux êtres -. Mais malheureusement, je ne peux pas les écouter non plus, de fait. Peut-être que je devrais apprendre à parler aux lacs. Mes mots onduleraient à la surface jusqu'à l'autre rive avant de me revenir dessus. Peut-être aussi que j'ai abusé trop de Chambly quand j'étais jeune, à vouloir parler aux arbres et aux lacs...

Nad 27/08/2015 05:09

Quel beau commentaire Bison. Ah que ce serait doux… Si je savais écouter le murmure des feuilles au vent, j’irais m’asseoir au pied du grand chêne de la maison de mes grands-parents où j’ai grandi et j’attendrais ce jour où la brise est juste assez forte pour me faire revivre quelques instants auprès d’eux à travers leur histoire. Je serais prête à apprendre à lire ces murmures si c’était pour vivre d’aussi forts moments. Du St-Laurent au Sénégal, un doux mélange de bonheur et de mélancolie… Merci Bison ;-)

Pour la poudre d’ailes de papillon, faudra voir auprès de mon esthéticienne :D)))

Nadael 26/08/2015 17:12

Ton billet m'a fait passer par toutes sortes d'émotions : de la tristesse, de la joie, de la tendresse, de la fantaisie... Un billet qui te ressemble, un petit bout de toi, toi que je ne connais pourtant pas "en vrai". Je comprends à quel point cette relation entre le grand-père et son petit-fils t'ai touchée, j'aime quand en plein milieu de ce billet tu parles de tes fous rires au bord du lac où tes propres enfants pêchent, et j'imagine tes grands-parents à qui tu dois tant, qui t'ont " élever" (dans le sens d'élévation), qui ont fait celle que tu es, une si jolie personne... J'adore cette idée d'arbre centenaire qui a tant vu de choses, qui a tant entendu, comme un témoin, un personnage à part entière, dont le silence est d'or... Je t'embrasse.

Nad 27/08/2015 05:00

Tu sais, en lisant ton commentaire, je suis aussi passée par toutes sortes d’émotions, des sentiments doux et une grande envie de te dire merci pour ces mots si gentils…

J’ai été vraiment touchée par cette relation d’amour entre Boucar Diouf et son grand-père, racontée avec beaucoup d’authenticité et de spontanéité. Je me suis sentie interpellée par leur histoire, tellement de souvenirs sont remontés à la surface. C’était doux, j’ai passé un moment fort à l’ombre de cet arbre à palabres.

Tu as tellement raison de dire que les arbres centenaires sont des personnages à part entière. Ils sont riches de tous les secrets qui leur ont été confiés. Le silence est d’or… ah oui…

Merci pour tes mots, je t’embrasse

manU 24/08/2015 21:39

Ma grand-mère et mon arrière grand-mère avaient toutes les deux un figuier. J'ai plein de souvenirs liés à elles, chaque année, lors de la cueillette des figues. J'adore cette arbre généreux en fruits et ses belles et grandes feuilles.
Je ne passe jamais devant un figuier sans penser à elles...

Tu en parles bien de cet arbre à palabres !

Nad 25/08/2015 03:52

C’est une douce histoire qui fait chaud au cœur tu sais. Merci pour ça… Ces belles grandes feuilles de figuiers qui sont témoins chaque année des souvenirs tendres que tu avais pour ta grand-mère et ton arrière grand-mère. Je t’imagine manger le fruit avec le cœur plein d’émotions... bisouilleS

Chrisdu26 24/08/2015 10:33

Je n'ai pas eu cette chance d'avoir de grand-parents attentifs mais j'ai eu le bonheur de rencontrer de belles personnes au bon endroit et au bon moment.

Et puis j'avais mon arbre avec qui palabrer. C'était un immense Acacia qui m'offrait de belles fleurs blanches. Je cueillais ses fleurs et il cueillait mes maux, un belle échange... cet arbre existe toujours mais il cueille aujourd'hui, d'autres maux, d'autres enfants... :)

Merci de ces deux belles histoires Nadine, celle de Boucar et puis la tienne. Les deux sont pleines d'amour et de reconnaissance et ça fait du bien de le lire et de l'entendre.

Des petits becs, mon ti caribou bou bou <3

Nad 24/08/2015 16:03

C’est vrai que j’ai eu une chance incroyable d’avoir ces grands-parents dans ma vie…

Ils ont été ces « belles personnes au bon endroit et au bon moment pour moi » comme le sont d’aussi belles personnes pour d’autres. Tu as tellement raison… C’est un cadeau inestimable pour lequel j’aurai toujours énormément de reconnaissance…

L’acacia aux fleurs blanches de ta jeunesse a eu la chance d’entendre les maux de ton enfance. Il est maintenant riche de toi… Pour beaucoup de gens je crois, l’arbre est un lieu de recueillement et une source d’inspiration, un guide même. Merci pour tes mots…

Des p’tits becs ma belle tite fleur du sud <3

L'amarrée Des Mots

  • : L'amarrée des mots
  • L'amarrée des mots
  • : « Si ce que tu dis n’est pas plus beau que le silence, alors tais-toi... » - Eric-Emmanuel Schmitt
  • Contact

En ce moment je lis...

Résultats de recherche d'images pour « les enfants de l'exode salgado »
 

Rechercher